Après avoir scénarisé de nombreuses bandes dessinées, Serge Lehman a mené de front une activité de novelliste, de romancier de science-fiction et d’essayiste, influençant le genre en s’inspirant des romans feuilletons populaires aussi bien que du cyberpunk. Dans son oeuvre majeure, F.A.U.S.T., il imagine un futur reposant sur quelques idées fortes : un pouvoir économique s’émancipant du pouvoir politique et le remplaçant, un ultra libéralisme s’appuyant sur un néo-darwinisme social ou encore une Humanité divisée entre un Village composé de grandes métropoles à la culture unifiée et prospère et un Veld composé des autres zones, considérées comme des terres sauvages. Depuis 2005, il se consacre entièrement à l’écriture de bandes-dessinées dans lesquelles il interroge le rapport de la science-fiction aux grands récits mythologiques, notamment par le biais de la figure des super-héros. Il tente également de revivifier la grande tradition des romans européens issus du “merveilleux” scientifique. Rencontre.

Un peu plus de vingt ans après la trilogie F.A.U.S.T., dans laquelle vous imaginiez un futur écartelé entre un Village globalisé et anglicisé et un Veld composé du reste de la terre, marginalisé, comment percevez-vous le présent ?

Je le trouve conforme aux prévisions. La seule chose sur laquelle je me suis vraiment trompé, c’est l’Union Européenne. Dans F.A.U.S.T., elle apparaît comme une puissance géopolitique, scientifique et militaire dotée d’une conscience historique profonde… C’est à dire le contraire de ce qu’elle est ici.

Précisément, vous vous êtes penché à plusieurs reprise sur le rôle joué par les mythes dans la consolidation d’une conscience historique, notamment dans La Brigade chimérique. Comment interprétez-vous le fait qu’en lieu et place de ces mythes fondateurs, l’UE ait privilégié Captain Europe et les Eurolapins ?

On peut poser la question d’une autre manière : pourquoi l’Union est-elle incapable de trouver dans l’histoire européenne cinq personnages universels à faire figurer sur ses billets de banque ? C’est le même problème. Et la réponse est évidente : parce qu’elle ne le veut pas. Parce qu’elle a été conçue pour faire le contraire : pour sortir de l’Histoire ou, si on préfère, inaugurer une nouvelle ère historique, non-conflictuelle. Mais je ne crois pas que ça puisse durer très longtemps.

« L’Union européenne est seule à croire que la concurrence pure et parfaite peut tenir lieu de politique. »

L’UE est donc conçue pour sortir de l’Histoire mais est, en même temps, confrontée au retour de l’Histoire. A cet égard, ce que vous aviez imaginé dans F.A.U.S.T., à savoir le retour du politique face à l’économique, n’est-il pas en train de se reproduire avec la  résurgence des États-nations ?

C’est l’interprétation du moment. Mais il ne faut pas être naïf. Les États-Unis, la Chine, la Russie n’ont jamais renoncé à faire de la politique. Le monde anglo-saxon, en particulier, a justifié le néolibéralisme au nom d’un impératif moral (le développement des droits individuels) mais quand ses inconvénients ont dépassé ses avantages, il s’est replié sur le protectionnisme avec la même brutalité en le justifiant au nom d’un autre impératif (le rétablissement de la souveraineté). L’Union européenne est seule à croire que la concurrence pure et parfaite peut tenir lieu de politique.

Concernant justement le culte du néolibéralisme et la place donnée à la protection des droits individuels, ne peut-on pas également faire le lien avec F.A.U.S.T. ? Le Village se gargarise sans cesse d’avoir « dépassé les clivages ethniques, religieux, linguistiques« . Comment analysez-vous le lien entre cette face très libérale, tolérante et individualiste du Village, et le darwinisme économique qui le soutient ?

Ce sont des questions pointues et je suis loin de mon champ d’expertise. Et puis, il ne faut pas oublier que j’ai conçu le monde de F.A.U.S.T. en 1994, en quelques semaines, sur un coup de tête. J’avais trente ans et tout ce que je voulais, c’était faire un thriller futuriste qui tienne la route. Il ne faut pas trop en demander à cette trilogie… Mais pour vous répondre quand même, je dirais qu’il n’y a pas de lien. La Chine communiste s’accommode très bien du darwinisme économique, l’Arabie saoudite aussi.

Concernant La Brigade chimérique et, dans un autre sens, Metropolis ou L’OEil de la nuit, pensez-vous qu’il serait possible d’adapter en films ou séries des romans scientifiques européens ? Quel est leur potentiel en terme d’univers de super-héros ?

On sent que ça frémit. Les droits de La Brigade ont été achetés par Sacrebleu Prod et il y a eu un projet d’adaptation des Sentinelles de Dorrison et Breccia, à Hollywood. Je ne sais pas où ça en est et je n’oublie pas non plus qu’il y a quelques années, Christophe Gans a développé un Fantômas ambitieux, finalement avorté. Mais à côté de ça, il y a eu aussi Adèle Blanc-Sec de Besson et l’anime Avril et le monde truqué de Tardi, qui est une tentative réussie pour faire de l’uchronie sur la période et qui est très fidèle à l’esthétique du roman scientifique. Tout le monde sait que quelque chose se passe mais on parle de projets chers, et pour lesquels il n’y a pas de précédents : les producteurs ont horreur de ça. Je crois qu’on va y arriver, qu’il y aura un jour une sorte de Frenchverse, sous une forme ou une autre. Le paradoxe, c’est qu’il n’est pas du tout exclu que ce soit les Américains qui le fassent.

Le roman F.A.U.S.T. Fleuve éditions

Diriez-vous que le nouveau clivage villes/campagnes assez présent dans la SF cyberpunk (je pense à F.A.U.S.T. mais aussi aux romans cyberpunk de Jean-Marc Ligny) se retrouve dans le mouvement des gilets jaunes ? Dans le sens où le clivage ne se fait plus entre villes et campagnes agricoles mais entre les villes et leurs périphéries ?

Dans F.A.U.S.T., le réseau des métropoles mondiales interconnectées forme une civilisation homogène appelée le Village. Tout le reste est considéré comme une sorte de brousse — de “Veld” (le mot est sud-africain). Les tensions les plus fortes ont lieu sur les zones-frontières qui sont militarisées et surveillées par des IA tout en restant perméables. Ces marges sont peuplées d’outsiders qui essaient de se faire une place au Village mais sont sans cesse repoussés, refoulés, par l’administration ou par la force… La différence avec la situation actuelle est que, dans le monde de F.A.U.S.T., toutes les solidarités ont été brisées : le chacun pour soi est tellement intégré qu’un mouvement comme celui des gilets jaunes y est impossible. Ce n’est pas un hasard si, dans la trilogie, la route qui fait le tour de la Terre et relie les métropoles entre elles est surnommée Darwin Alley. Le Village n’a aucun problème à exposer au grand jour son horizon idéologique à travers ce symbole ; au contraire, il le revendique.

« Être assujetti au présent immédiat n’est pas forcément la meilleure manière de produire une grande oeuvre de science-fiction, mais ne l’interdit pas non plus. »

Pour finir, que pensez-vous de la SF française actuelle, et diriez-vous qu’elle entretient un rapport spécifique au présent politique ?

Je ne suis plus l’actualité de la SF, française ou autre, d’assez près pour que mon opinion ait une portée quelconque, même si je lis toujours les amis avec plaisir. A l’échelle historique, oui, la science-fiction, ici, entretient une relation au présent politique peut-être plus étroite que dans d’autres pays. Mais il faudrait clarifier les termes. Ce qu’on a appelé la SF politique française dans les années 70, s’était précisément donné pour but de tourner le dos aux « ailleurs et demain » typiques du genre pour se concentrer sur l’ici et maintenant. C’est le sens, par exemple, du manifeste Pourquoi j’ai tué Jules Verne de Bernard Blanc paru en 1978, et dont le pitch était : « Fini, les histoires de fusées. Fini, les conquêtes spatiales et la guerre des étoiles. Les écrivains de science-fiction d’aujourd’hui parlent de leur présent et de leurs angoisses, après avoir effectué un symbolique, mais très réel, retour à la Terre. » Ce mouvement a laissé un souvenir mitigé et il n’a concerné, en définitive, qu’une poignée de personnes. Mais on peut élargir le cadre et constater que la tradition de l’anticipation à très court terme, intéressée par nature aux problèmes politiques, a toujours existé sous une forme ou sous une autre, dans tous les grands pays de la science-fiction. Lire Le troupeau aveugle de John Brunner, qui appartient au courant ancien et vénérable de l’anticipation catastrophiste anglaise, c’est découvrir que la crise écologique actuelle a été vue, pour ne pas dire prévue, par un auteur visionnaire avec près d’un demi-siècle d’avance. Et si Michel Houellebecq a presque fait de la politique-fiction dans Soumission, il a aussi démontré une vista prophétique sur les liens entre société de marché, individuelle, et utopie transhumaniste dans Les particules élémentaires, c’est à dire il y a vingt ans. Être assujetti au présent immédiat n’est pas forcément la meilleure manière de produire une grande oeuvre de science-fiction, mais ne l’interdit pas non plus.

Entretien mené par Augustin Herbert et Benjamin Montagne.