Culture

Seyh Beddredin Hakikat ou le souffle de la révolution dans le cinéma historique turc

Face à la déferlante de films et de séries historiques islamonationalistes en Turquie, un cinéma historiques de gauche alternative critique de l’islamisme et du kémalisme commence à son tour à arriver sur les écrans. Recension et analyse d’un de leurs films par Augustin Herbet

Le cinéma turc produit à la pelle des séries et des films historiques correspondant à la propagande de la synthèse turco-islamique. Celui-ci exalte à la fois une définition ethnoreligieuse de l’identité nationale turque, un expansionnisme sur fond de guerre religieuse, un manichéisme opposant d’un côté « vrais turcs » et de l’autre « croisés », mongols (définis d’ailleurs comme des turcs non encore islamisés), et « traitres turcs corrompus » qui s’opposent au glorieux leader (miroir d’Erdogan). Certaines séries n’hésitent pas à faire dans le révisionnisme voire le négationnisme historique. Ce travail d’influence analysé est massif dans la pop culture turque ainsi que celle d’autres pays comme le Pakistan.

Dans ce contexte la parution au cinéma de Seyh Beddredin Hakikat fait souffler un vent d’air frais sur le cinéma turc. L’histoire est simple : une rébellion influencée par les enseignements d’un théologien et mystique soufi se lève contre l’Empire ottoman en 1416 en protestant contre l’injustice, les taxes étatiques écrasant le peuple et en proposant un idéal alternatif de communauté des biens « on partage tout sauf la joue de la bien-aimée » et d’unité religieuse (l’insurrection regroupe des musulmans, des chrétiens et des juifs). Bien plus tard, en 1909, un enfant de 9 ans Ahmet, fuyant les Balkans entendra le récit de cette révolte chez une famille alévie, mouvement syncrétique turc mélangeant des éléments de l’islam notamment chiite, du christianisme et des croyances locales et qui se réfère entre autres à l’insurrection de Cheikh Beddredin,  où il est hébergé pour la nuit avec son grand-père. Le film est de qualité mélangeant jeu d’acteurs arrivant à témoigner Cependant, au-delà d’être un film historique de talent, il s’agit également d’un film reprenant en partie les codes du cinéma islamo-nationaliste et les modifiant fondamentalement dans une optique de gauche alternative.

L’état moderne turc s’est construit sur l’extermination ou l’épuration ethnique de ces populations non musulmanes essentiellement  chrétiennes  (arméniennes, grecques, grecques pontiques, assyro-chaldéennes) entre 1915 et 1923 auquel on peut ajouter un départ de la majorité de la population juive après le pogrom d’Istanbul de 1955 (qui a aussi porté un dernier coup à la présence grecque multimillénaire à Istanbul) . Il s’est aussi fondé sur l’assimilation forcée à l’identité turque des populations musulmanes non turques considérées comme « turques car musulmanes et devant donc retrouver leurs racines » . Enfin, il s’est basé sur une logique d’état fort et militaire modernisant la société de manière au mieux autoritaire (avec une forte tentation totalitaire chez la revue Cadro des années 30 par exemple). Tel est le logiciel de ce qu’Etienne Copeaux appelle le consensus obligatoire en Turquie et qui a notamment analysé par Hamit Bozarslan, Michel Marian, Jean-François Colosimo ou encore Raymond Kévorkian. Le régime Erdogan se situe d’ailleurs dans cette synthèse avec un tournant plus religieux (mais qui n’est pas une redéfinition centrale du consensus séculaire au pouvoir depuis la naissance de la Turquie).

Etienne Copeaux a bien montré comment la définition de la turcité s’appuyait massivement sur l’histoire. Les films ou les séries de la synthèse turco-islamiques exaltent cette synthèse dans une vision de l’histoire que l’on peut résumer ainsi : les héroïques peuples turciques sont arrivés en Anatolie où ils ont renversé le pouvoir byzantin corrompu et décadent . Là ils se sont installés résistant aussi bien aux croisés, aux mongols et aux byzantins. L’islam est l’élément fondamental de la turcité dans une logique identitaire et non fondamentaliste (les séries étant d’ailleurs peu portés sur l’orthopraxie). Enfin, la société turque traditionnelle est décrite comme ayant un statut de la femme élevé (qui peut d’ailleurs faire penser au discours sur les femmes vikings dont il est un excellent miroir) et comme ayant apporté la justice (censé légitimer la structure de domination sur base religieuse de l’empire ottoman, les populations tributaires étant présentées comme heureuses de vivre dans un système juste) L’exaltation de la Fatih à savoir la conquête politique de l’Anatolie peut d’ailleurs servir de discours impensé sur la « Fatih de la grande guerre » à savoir l’extermination ou l’expulsion des populations non « turques » d’Anatolie comme le note Etienne Copeaux .

Seyh Beddredin Hakikat reprend ce discours et propose une voie alternative. En effet, le personnage principal en dehors de Cheikh Beddredin est Mustapha Börklüce. Celui-ci pourrait correspondre au héros de Dirilis Ertugrul, principale série historique exaltant dans la veine islamo-nationaliste la conquête de l’Anatolie. Il a été soldat ottoman persuadé comme il le dit de se battre pour l’honneur et la justice et comprenant qu’il se bat pour le Sultan. Cependant, il mène la révolte contre le sultanat ottoman non seulement car le sultan est corrompu (ce qui pourrait être le cas dans Dirilis Ertugrul) mais aussi car le système est injuste. Cette critique du système injuste se fait sous un angle socio-économique de l’inégalité croissante et des taxes levées par le pouvoir ottoman mais aussi sur un angle de critique de la structure d’oppression religieuse du pouvoir ottoman. La théologie de Cheikh Beddredin repose sur l’idée d’une unicité fondamentale des religions dans le sens où le but est l’adoration de la Vérité Divine. Ensuite, chacun peut adorer la vérité divine comme il veut (Mustapha Börklüce est musulman, sa compagne Maria est chrétienne) et il n’y a donc aucune raison de mettre en place un système de discrimination religieuse.

Là où un tel discours pourrait aussi souvent tomber dans l’écueil d’aboutir à l’éloge d’un unitarisme un peu mou et consensuel, ce n’est pas du tout le cas ici. Les discours de Mustapha Börklüce et de Cheikh Beddredin sont vibrants de foi et sont des signifiants forts. Pour citer le film, nous avons des gens considérant que leur esprit est clair, leur front est dégagé et que leur marche et leur visage sont purs, qui implorent la colère divine et la damnation sur leurs ennemis et veulent que leur combat soit juste aux yeux de la Vérité divine et qui sont prêts à mourir pour leur foi. Nous avions dit que Mustapha Börklüce pourrait correspondre au héros de Dirilis Ertugrul. Mustapha Börklüce peu avant la bataille finale fait un discours expliquant que jadis il y avait des guerriers de la Vérité qui fuyaient l’hypocrisie et étaient proches de Dieu. Puis, les temps ont changé, ces guerriers se sont corrompus et le Palais, le sultanat et la cavalerie sont des instruments de la tyrannie. Cela s’accompagne après d’un discours faisant l’éloge de la révolution sociale et de l’unité religieuse (qui d’ailleurs a un effet miroir dans le rapprochement du sultanat ottoman et des dirigeants byzantins par solidarité de classe sociale dirigeante contre la révolution). En un sens et l’exécution de rebelles par le commandant ottoman qui les traite de « nomades ignorants » renforce cette hypothèse, on pourrait se dire que Seyh Beddredin Hakikat reprend le discours de Dirilis Ertugrul mais au lieu d’en faire le récit d’une grande geste conquérante à base ethnoreligieuse en fait le récit du détournement d’un idéal. Et en même temps, nous ne savons pas vraiment si ce dit idéal a existé ou si il ne commence à exister que dans la révolte. Par exemple, si la place des femmes dans la révolte peut correspondre aux éléments les plus marqués dans le sens de l’égalité homme-femme de Dirilis Ertegrul (dans une optique ne mettant pas l’accent sur un idéal de « femmes fortes » libéral-conservateur). Cependant, cette optique non seulement ne prend que les éléments les plus progressistes de Dirilis Ertegrul mais surtout le film ne dit pas que cela correspond à la « turcité éternelle » mais cela semble lié à la mécanique de la révolte qui crée un monde alternatif ici et maintenant. La thèse de la relecture de Dirilis Ertegrul peut d’autant plus se voir dans le sens où l’actrice jouant Maria avait avant joué un personnage féminin secondaire de Dirilis Ertegrul, Banu Cicek et en comparant les deux trailers.

Le film raconte enfin l’histoire d’une rédemption. Ali Ferid, jeune soldat élevé dans un camp militaire (et comment ne pas penser au fait que les cadres du mouvement jeune –turc étaient essentiellement des militaires) est capturé par les forces de Mustapha Börklüce après avoir essayé de tuer celui-ci (et après avoir tué plusieurs membres de la révolte dans la seule séquence pouvant faire penser aux scènes de combat de Dirilis Ertugrul ce qui n’est pas un hasard). Zeynep sœur d’un de ceux qu’il a tué exige qu’il soit exécuté mais Mustapha Börklüce s’y oppose. Il a ensuite une évolution pouvant faire penser à celle des héros des films Le Dernier Samourai ou Danse avec les Loups et va finir par rejoindre la rébellion (et tomber amoureux de Zeynep) après avoir été relâché et avoir tué des cavaliers percepteurs d’impôt qui opprimaient une famille de paysans. Mustapha Börklüce a une forte relation avec lui car il a l’impression de se voir en plus jeune quand il croyait à l’idéal de la synthèse turco-islamique. En un sens Ali Ferid permet de montrer à des jeunes « idéalistes » passionnés par la synthèse turco-islamique et Dirilis Ertugrul qu’une autre voie est possible et que celle-ci leur permet une rédemption au niveau individuel aussi.

Enfin, le roman montre comment la mémoire peut jouer un rôle fondamental. En effet, nous avons l’histoire d’Ahmet que nous avons évoqué au début. Ahmet entend le récit de la révolte de la part de ces hôtes dont il a surpris les cérémonies alévies. On lui narre la fin de la révolte. Cheikh Beddredin fut pendu dénudé à un arbre (après une arrestation évoquant probablement volontairement le jardin des oliviers). Mustapha Börklüce et ses camarades furent vaincus par une armée deux fois supérieure en nombre. En ce qui concerne les prisonniers, les hommes furent décapités et les femmes réduites en esclavage. Cependant, Mustapha Börklüce lui fut crucifié (avec de la part du pouvoir ottoman une logique considérant que comme il est perçu comme s’étant converti au christianisme, il doit mourir comme Jésus-Christ). On offre à Mustapha Börklüce, le choix de se repentir pour « être décapité comme un traitre » et à ses partisans le même choix (on peut penser là que ce qui est proposé est le repentir suivi de la réduction en esclavage). Tous dont Ali Ferid refusent en répétant « Parviens à nous Dede Sultan» face à Mustapha Börklüce (qui avait ce titre) cloué sur la croix. Le film explique que force du martyr joue dans le fait que l’alévisme est défini comme «autre» par rapport à l’islam sunnite (la crucifixion pouvant jouer dans le syncrétisme avec le christianisme). Ahmet entend l’histoire. Il y adhère. Ahmet plus âgé nous narre l’histoire à 30 ans et dit que sans cela il aurait fait des choix différents et se serait laissé emporter par la douleur. Quand Ahmet dit cela au téléspectateur, nous sommes en 1930 et l’on peut se demander de quels choix il parle. On ne peut pas ne pas penser aux génocides arméniens, grecs pontiques et assyro-chaldéens ainsi qu’à l’épuration ethnique des populations grecques de la mer Egée et des survivants du génocide arménien revenus en Cilicie durant cette période même si le film ne le dit pas explicitement. Ahmet a découvert à neuf ans ce que Walter Benjamin appelle la tradition des opprimés, la manière très impressionniste dont le film se déroule, suggérant en permanence un parallèle entre les époques. Il a probablement fait des choix qui sont ceux d’un Juste (même si il ne sera pas vu comme tel par le gouvernement turc). Et le film raconte aussi la façon dont il a échappé à la damnation grâce à ce récit. D’ailleurs, on peut noter que l’histoire d’Ahmet est à la fin du livre L’épopée du cheikh Bedreddine de Nazim Hikmet poète et romancier communiste turc. Cette épopée est l’œuvre de référence pour le mouvement socialiste/communiste turc, celle grâce à laquelle « l’autre Turquie » a bâti sa propre histoire sur la tragédie de Karaburun/Ephèse/Serrès. Les références à ce soulèvement continuent désormais que ce soit dans la musique de la gauche alternative turque ou dans ce petit ouvrage de qualité. Ce film met donc ses pas dans une longue chaine de transmission dont l’histoire d’Ahmet est le symbole.

Enfin, ce film a un jeu d’acteurs tout en finesse. On peut penser à l’amour entre Mustapha et Maria qui est montré par les regards sans être dit en dehors de la toute fin. Enfin on peut saluer une bande-son extrêmement vivante et servant de rythme au message politique et religieux du film.

Si vous voulez connaître l’autre Turquie, celle qui lutte pour trouver une voie alternative au kémalisme et à la synthèse turco-islamique,voyez ce film.

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