Face à l’hégémonie de l’Allemagne en Europe, les autres états-membres n’ont désormais que deux choix possibles : soit suivre le mouvement de flexibilisation du droit du travail auquel on attribue souvent son succès économique, soit prendre acte de l’impasse dans laquelle les conduirait sa généralisation et inventer une politique au cas par cas qui laisserait toute leur place aux particularismes nationaux. Mais l’Allemagne et la France d’Emmanuel Macron tolèreront-elles la seconde option ?

 

L’Europe allemande : la formule est passée dans le langage courant. Plus présente, concédons-le, dans la bouche des eurosceptiques, sinon des europhobes, que dans celle des partisans d’un fédéralisme européen, au premier rang desquels Emmanuel Macron. La question n’est d’ailleurs pas tant de savoir si l’Allemagne est aujourd’hui, ou non, la puissance dominante en Europe, car les chiffres et les faits parlent d’eux-mêmes à ce sujet.

En réalité, le problème devient politique lorsqu’il s’agit de trancher entre les deux grandes options, si l’on simplifie, qui s’offrent à nous face à cette situation. La première, privilégiée par Emmanuel Macron, consiste à emboîter le pas à l’Allemagne afin de transposer, au sein des autres Etats européens, les mesures auxquelles sont attribués les succès allemands, les Lois Hartz (2003-2005) : abaissement du coût du travail, notamment par la déflation salariale et par la baisse des cotisations sociales, flexibilisation du droit du travail, durcissement des conditions d’octroi des aides sociales.

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La seconde consisterait, à l’inverse, à prendre acte des limites et des impasses de ces politiques – précarisation des travailleurs, augmentation de la pauvreté et des inégalités – tout autant que de l’impossibilité de les appliquer de manière univoque dans tous les Etats européens, et à privilégier une approche au cas par cas des problèmes économiques, respectueuse, dans la mesure du possible, des particularismes nationaux. Cette seconde voie, plus soucieuse du maintien des spécificités nationales que du respect des contraintes juridiques et budgétaires européennes, est d’autant plus stimulante à élaborer sur le plan conceptuel, qu’elle semble parfaitement incompatible avec les traités européens actuels – le récent conflit budgétaire entre le gouvernement italien et la Commission en est une lumineuse illustration.

Cela étant dit, faisons ici quelques rappels factuels permettant de donner un aperçu de l’hégémonie allemande. La connaissance de ces éléments est indispensable pour comprendre la constance avec laquelle nos gouvernants nous appellent à “faire comme l’Allemagne”.

 

L’hegemon européen absolu

Sur le plan économique, d’abord : la balance commerciale allemande est excédentaire de près de 250 Md € (2017), soit le deuxième au monde en valeur, derrière la Chine (350 Md €) – mais avec un nombre d’habitants seize fois moindre pour les Allemands – ; le PIB par habitant est le 4e de la zone euro si l’on omet les exceptions irlandaise et luxembourgeoise, dont les politiques fiscales spécifiques faussent les statistiques ; enfin, le taux de chômage allemand est de 3,3%, contre 8% en zone euro. Sur le plan politique, enfin : l’Allemagne, comme le relève l’essayiste Coralie Delaume dans un ouvrage tout à fait recommandable, s’est constitué un formidable réservoir d’influence au sein des institutions européennes, plaçant un nombre conséquent de ses représentants à des postes clés.

« La situation est donc, aujourd’hui, d’une grande clarté : l’Allemagne s’est progressivement affirmée, dans les faits, comme l’hegemon européen absolu »

Ainsi, le bras droit du Luxembourgeois Jean-Claude Juncker n’est autre que Martin Selmayr. Secrétaire général de la Commission et proche de la CDU, M. Selmayr a de plus été nommé dans des conditions tellement floues, et le pouvoir qui lui est prêté semble à tel point dépasser ses attributions théoriques, que le Parlement européen a récemment réclamé sa démission. Au sein de ce même Parlement, le Secrétaire général est également…un Allemand, Klaus Welle (également issu de la CDU). Manfred Weber, eurodéputé allemand (issu de la CSU, déclinaison bavaroise de la CDU), dirige quant à lui le parti majoritaire, le PPE, et dispose de sérieuses chances d’être le prochain président de la Commission lors du renouvellement de celle-ci, à l’automne prochain. Enfin, Jens Weidmann, actuel président de la Bundesbank, fait toujours partie des candidats à la succession de Mario Draghi à la tête de la Banque centrale européenne, également à l’automne prochain.

La situation est donc, aujourd’hui, d’une grande clarté : l’Allemagne s’est progressivement affirmée, dans les faits, comme l’hegemon européen absolu. C’est ainsi qu’elle est devenue l’inspiratrice de la doxa économique et budgétaire de la zone euro : un ordolibéralisme né sur son sol au début du XXe siècle, dont les deux murs porteurs sont la modération budgétaire et normative de la puissance publique, d’une part, avec une intervention ferme mais limitée de l’Etat ; et une politique monétaire restrictive, d’autre part, placée sous le contrôle d’une banque centrale indépendante du pouvoir politique.

Plus encore, elle est devenue le coeur manufacturier du continent européen, bénéficiant d’un effet de polarisation industrielle : le secteur industriel pèse encore pour 25% du PIB allemand – contre 12% en France. Il est utile de rappeler à titre de comparaison que notre pays, en 40 ans, a perdu plus de 40% de ses emplois industriels, soit plus de deux millions d’emplois nets, dont 600 000 depuis 2006 – auxquels s’ajoutent les centaines de milliers d’emplois qui dépendaient, eux aussi, de la présence d’un tissu productif dynamique (commerces, services…).

Le lien entre désindustrialisation et désertification des zones périphériques, en France, est d’autant plus intéressant à observer qu’il a sans doute joué un rôle significatif dans le sentiment d’abandon et de paupérisation qui habite aujourd’hui nombre de représentants du mouvement des Gilets jaunes. Or, les choix allemands dont nous avons déjà parlé (politique d’abaissement des coûts salariaux), renforcés encore par la position centrale du pays, ont accéléré la déliquescence de l’appareil productif français en même temps qu’ils faisaient de l’Allemagne un champion industriel. Ce point précis mérite une explication à part entière, et quelques rappels historiques : ce sont eux qui permettent d’éclairer les rapports de forces à l’oeuvre aujourd’hui en Europe, et de dégager clairement les alternatives s’offrant aux perdants de la construction européenne, dont notre pays fait partie.

 

Une conquête longue et tourmentée.

Dès le XIXe siècle, l’Allemagne opte pour une politique industrielle volontariste : elle développe, avant tous ses voisins, une industrie importante (chimie, automobile, machines-outils), et c’est sur son sol qu’apparaissent les premières méga-usines, bénéficiant de fortes économies d’échelle. La Saxe, la Vallée du Rhin et la région berlinoise sont déjà, au tournant du XXe siècle, les bastions industriels allemands. Les gigantesques réparations demandées à l’Allemagne lors du Traité de Versailles (1919), puis l’occupation de la Ruhr par les armées franco-belges afin de prélever à la source les bénéfices industriels allemands, pour assurer le paiement de ces mêmes réparations (1923-1925), témoignent de l’angoisse européenne face à une montée en puissance excessive du grand voisin, et d’une volonté de le neutraliser sur le plan industriel. Dans l’imaginaire collectif européen de l’époque, la puissance industrielle allemande est directement reliée à sa puissance militaire puis, par voie de conséquence, à ses velléités impérialistes sur le continent européen. Il est aisé de comprendre, au vu notamment de l’histoire de l’unification allemande, les raisons d’une telle crainte.

C’est ainsi qu’en 1945, la tentation d’établir une Allemagne dépouillée de toute puissance industrielle et divisée territorialement ressurgit, dans le but d’éviter un nouvel embrasement du continent : c’est le Plan Morgenthau, finalement abandonné, de peur de voir cette nouvelle humiliation conduire, comme avant elle le Traité de Versailles, à un regain ultérieur des tensions sur le Vieux continent. Pour autant, l’Allemagne n’est pas devenue le modèle industriel que nous connaissons aujourd’hui en l’espace de dix ans : entre 1961 et 1973, elle connaît même une croissance industrielle inférieure à celle de ses voisins. Par ailleurs, avant l’Acte unique européen (1986), la Communauté économique européenne (CEE) maintient délibérément un fort contrôle public sur la circulation des facteurs de production, ce qui empêche les effets de polarisation aujourd’hui à l’oeuvre : les institutions européennes de l’époque sont en effet soucieuses d’assurer un développement socio-économique homogène du continent, précisément pour réduire au minimum les risques d’une compétition économique mal contrôlée. Compétition vue comme, in fine, génératrice d’inégalités interétatiques, pouvant elles-mêmes déboucher sur des tensions internationales.

« Forte de sa tradition productive, mais également de sa position géographique centrale et de sa monnaie, l’Allemagne va progressivement devenir le point de convergence du capital industriel en Europe »

Mais à partir de 1986, le paradigme devient radicalement différent : priorité absolue est donnée à la liberté de circulation des biens, des services, des personnes et des capitaux. Forte de sa tradition productive, mais également de sa position géographique centrale et de sa monnaie, l’Allemagne va progressivement devenir le point de convergence du capital industriel en Europe ; après avoir amorti le colossal choc économique de la réunification au cours des années 1990, elle passera du statut d’homme malade de l’Europe, en 2000 (le chômage culminera même à 11% en 2005), à celui de première puissance économique européenne. Elle aura été bien aidée, en cela, par l’instauration de l’euro : cette monnaie, forte, connaîtra un affaiblissement progressif face au dollar, ce qui favorisera fortement les exportations allemandes.

Dans le même temps, l’élargissement de l’Union européenne vers l’Est, entre 2000 et 2007, permet à l’Allemagne de reconstituer son Hinterland en Europe centrale et orientale : en d’autres termes, de bénéficier d’une réserve de travailleurs à bas coût pour effectuer les tâches à faible valeur ajoutée de son industrie – notamment automobile. Cette division internationale du travail, mais au sein même de l’UE, est une explication importante aux taux de chômage aujourd’hui particulièrement bas dans des pays tels que la Pologne (<5%), la Hongrie (4%) ou la République tchèque (3%). Si l’on voulait résumer la situation actuelle de façon succincte : l’Allemagne dispose aujourd’hui d’une industrie concentrant la forte valeur ajoutée sur son territoire, et reposant elle-même sur un réseau manufacturier réparti au sein de pays-satellites où le coût du travail est, en moyenne, trois fois inférieur au sien. Et cet ensemble parfaitement cohérent est rendu d’autant plus hégémonique par la libre circulation des capitaux décidée en 1986 : une gigantesque cour de récréation industrielle au sein de laquelle les facteurs de production peuvent aller et venir indéfiniment au gré des besoins de l’hegemon allemand.

 

Vers une sortie (de crise) ?

Autant dire que l’Italie et la France auront beau réduire indéfiniment le coût du travail à l’intérieur de leurs frontières, elles ne pourront jamais espérer reconstituer un réseau industriel suffisant pour regagner des parts de marché significatives, tant les destructions industrielles (d’infrastructures, mais aussi de compétences) y ont été colossales, particulièrement depuis l’instauration de l’euro. L’accroissement très important de la compétitivité allemande s’est fait au détriment des parts de marché, et donc in fine des marges et de la capacité à investir, de nombre d’industries françaises et italiennes.

Un exemple typique de cercle vicieux, aujourd’hui très bien documenté. La solution, avec un tel écart, passerait partiellement par l’adoption d’une monnaie suffisamment faible pour permettre à ces deux pays de restaurer une vraie compétitivité face à l’Allemagne – avec toutes les conséquences néfastes qu’aurait une telle option, par ailleurs, sur l’économie, et qu’il ne s’agit pas ici de nier. Mais à monnaie égale, l’équation semble impossible : elle revient à demander à un homme gravement malade de concourir dans la même épreuve qu’un athlète surentraîné. C’est bien là, de fait, que réside l’impasse dans laquelle s’est engouffré Emmanuel Macron depuis le début de son mandat : un refus constant de prendre acte de la divergence spectaculaire des économies de la zone euro, et une volonté de maintenir, au chausse-pied, un cap fédéraliste dont les conséquences économiques et partant, électorales, sont vouées à s’aggraver.

Il est en effet permis de déplorer la montée des populismes en Europe. On peut également déplorer l’élection d’une telle coalition en Italie. Il semble, malgré tout, plus pertinent politiquement de chercher à comprendre d’où nous viennent ces votes. Dans le cas italien, sans doute est-il aisé d’imaginer comment un pays dont le PIB réel par habitant a connu une baisse de 2% entre 1999 et 2017, pendant qu’il augmentait de plus de 22 points en Allemagne, peut se sentir à juste titre déclassé et humilié en devenant, de facto, la cible d’injonctions budgétaires émanant d’une institution, la Commission, de plus en plus perçue comme étant le porte-voix de la doxa budgétaire et économique allemande.

 

Le cavalier seul germanique

Lorsqu’on sait à quel point le creusement de ces inégalités productives, et donc de la capacité à générer emplois et croissance, est notamment dû au cavalier seul allemand en matière sociale (à commencer par les réformes Hartz), il est tout aussi aisé d’imaginer en quoi ces mêmes injonctions européennes à la modération salariale, à la destruction des services publics et à la rigueur budgétaire, alors même que ces trois paramètres constituent dans l’immédiat le seul outil à disposition des perdants de la construction européenne pour réparer les dégâts qu’elle leur a infligés, suscitent non seulement l’incompréhension, mais aussi parfois la colère.

Pour filer la métaphore médicale, il est risqué, sur le plan dialectique, de pousser un ami du haut du toit d’un immeuble, puis de lui ordonner de se remettre sur pied – tout en lui interdisant l’accès à l’hôpital, alors qu’on bénéficie soi-même d’un réseau de santé efficace. Cette métaphore est, bien sûr, un brin caricaturale, car la responsabilité des gouvernants des économies perdantes dont nous parlons ici – à commencer par la France et l’Italie – dans ce tableau est, à bien des égards, lourde. Sans doute leur inconséquente naïveté sera-t-elle sévèrement jugée par les générations futures.

« Il faudrait aujourd’hui que l’Allemagne, et avec elle les Pays-Bas et le Danemark, par exemple, acceptent de financer des investissements massifs en Italie, en Grèce, en Espagne »

Car nombreux étaient, dès le début du processus de création de l’euro – Krugman alertait déjà les dirigeants européens en 1993 ! – les économistes avertissant des impasses d’une monnaie unique, et du risque de divergence au sein de la future zone euro. En 2014, le prix Nobel Joseph Stiglitz parlait encore de la “catastrophe de l’euro” ; et aujourd’hui, un consensus rassemblant des profils aussi variés que Jean Tirole, Michel Aglietta ou Charles Gave, en passant par Thomas Piketty, évalue à environ 20% du PIB européen le montant des transferts financiers qui devraient être consentis par les gagnants de la zone euro à ses perdants, afin d’y rééquilibrer les rapports de forces économiques. En d’autres termes, il faudrait aujourd’hui que l’Allemagne, et avec elle les Pays-Bas et le Danemark, par exemple, acceptent de financer des investissements massifs en Italie, en Grèce, en Espagne – et pourquoi pas, d’ailleurs, en France – afin d’enrayer le processus de divergence, toujours à l’oeuvre aujourd’hui, des économies de la zone euro.

©Ghislain Mariette / Présidence de la République

Face aux réticences allemandes, partagées par tous les pays du Nord de l’Union, s’agissant d’établir un commencement de “budget de la zone euro”, fût-il symbolique – une vingtaine de milliards d’euros, c’est-à-dire une plaisanterie vu les enjeux dont il est ici question – il est permis de douter de l’enthousiasme collectif vis-à-vis d’un projet de mutualisation financière accrue, qui exigerait l’unanimité des Etats membres.

En définitive, pour enrayer la direction prise aujourd’hui par l’Union européenne – et par la zone euro -, c’est-à-dire celle d’un cavalier seul germanique voué, à terme, à faire exploser l’ensemble de l’édifice européen actuel, il faudrait qu’émerge, pour commencer, un semblant de conscience de classe, si l’on peut dire, parmi les perdants actuels de l’équation. Or, c’est sur la promesse onirique d’une batterie de réformes structurelles, censées “redonner confiance à l’Allemagne”, qu’Emmanuel Macron a fondé son optimisme européen.

Il est manifeste aujourd’hui, d’une part, que le manque d’adhésion de la population à ce projet, et la faible légitimité du chef de l’Etat dès son élection, rendent ces réformes, si tant est qu’elles soient adaptées à la situation, impossibles ; d’autre part, que si ces réformes, par un miracle politique quelconque, venaient à être menées à bien et à produire de quelconques effets sur la situation économique française, elles ne sauraient en aucun cas suffire à faire consentir les gagnants actuels à de quelconques transferts budgétaires supplémentaires en direction des économies périphériques de la zone.

Autant dire que la première urgence semble aujourd’hui être une mutualisation des intérêts et des demandes entre les différents perdants dont on parle – France, Italie, Espagne… – plutôt que de vaines tentatives de regagner la confiance d’une Allemagne et d’une nouvelle ligue hanséatique auxquelles, quoi qu’il arrive, elles paraîtront insuffisantes. Car ces perdants, à commencer par la France, sont dotés de solides atouts. Encore faudrait-il leur donner une chance, en-dehors de contraintes juridiques et budgétaires inadaptées, de pouvoir les utiliser, et de mener les ambitieuses politiques pouvant leur permettre de faire valoir leur rang.

 

Article réalisé par Ambroise de Rancourt.

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