Partout en France, les conseils municipaux réclament l’application des recommandations de la Convention citoyenne pour le climat, ainsi que le Président de la République Emmanuel Macron l’avait promis. Pourtant, ces vœux sont déjà mis à l’épreuve par Free et Bouygues, qui ont annoncé qu’ils procéderaient dès décembre à des travaux d’installation d’antennes 5G sur le territoire, sans concertation démocratique préalable. Retour sur les critiques et les aberrations technologiques d’un tel enjeu. 

En 1972, paraît le rapport Limits to Growth. Initialement commandé par le Club de Rome, et réalisé par une équipe pluridisciplinaire du Massachusetts Institute of Technology (MIT), il conclut pour la première fois l’impossibilité d’une croissance économique illimitée. Depuis, l’écologie s’est démocratisée, édulcorée, vidée de sa substance radicale, et a été réappropriée par un système capitaliste en manque de vert. Or la croissance ne peut pas être verte, car le capital ne se reproduit qu’en s’élargissant : le coût écologique est optimisé mais nécessairement compensé par une production toujours croissante, productiviste, qu’il faudra toujours écouler; l’effet est écologiquement nul. La question est donc posée de ce que devrait être l’écologie véritable, car « on ne peut croître infiniment dans un monde fini » ainsi que l’affirme l’économiste Keneith Boulding, cité par Jack Uldrich dans Jump The Curve.

L’écologie politique, un modèle à repenser.

La 5G devrait, a priori, permettre à l’internet d’être plus rapide. C’est l’innovation même : un débit proche de celui de la fibre, mais pour l’internet mobile au moyen d’un maillage plus serré et puissant d’antennes relais. Un chant des sirènes plaisant : des téléchargements plus rapides, une VOD de meilleure définition, des expériences de jeux de meilleure qualité. L’internet étant immatériel, les coûts directs écologiques semblent inexistants à l’utilisateur, ou en tous cas décorrélés de la technologie utilisée.

Mais selon Fabrice Flipo, professeur de philosophie politique et sociale spécialiste de l’écologisme et de la modernité, : « Le déploiement technologique, responsable des 7/8e de la croissance selon le prix Nobel Robert Solow, est orienté dans un seul sens : l’accumulation. Or, c’est ce sens là qui a des conséquences néfastes sur la biodiversité […] C’est aussi la machine qui consomme les énergies fossiles. C’est pourtant d’elle que les libéraux attendent le salut[1]

Le refus d’une modernité immodérée mérite d’être converti en une pratique politique collective.

L’écologie politique n’est dès lors plus une simple protection de la nature : elle soulève des questions techniques et techno-critiques remettant nécessairement en question notre système économique pour qui la recherche de la productivité à tout prix est le seul mot d’ordre. Pour la génération  qui a grandi avec internet comme chance et comme fardeau, ses codes de communication, ses pratiques, et pour qui elle fut souvent support d’émancipation et d’ouverture sur le monde, interroger le progrès a le goût âpre de la réaction. Il s’agit donc de montrer comment le refus d’une modernité immodérée mérite d’être converti en une pratique politique collective.

La 5G : un danger sanitaire, social et écologique ?

Les effets directs sont connus : la 5G n’implique pas nécessairement une baisse de consommation d’énergie, et en valeur absolue, les antennes 5G consomment environ trois fois plus que les antennes 4G selon Orange et Huawei.

Théoriquement, le MIMO massif (technologie émergente pour les nouveaux systèmes de communication et de l’interne des objets, basée sur l’usage de centaines d’antennes interférant entre elles), une des technologies émergentes candidates pour la 5G et les nouveaux systèmes de communication et de l’internet des objets, permet un coût énergétique moindre pour une même quantité de données transmises. Cependant , selon un rapport de l’Arcep[2], nous sommes confrontés à deux problématiques : la stratégie gouvernementale vise 10 500 antennes à horizon 2025, ce qui paraît insuffisant pour permettre une diminution de la consommation en contrepartie de la consommation énergétique propre à chaque antenne.

Bien que leur débit soit théoriquement dix fois supérieur, ce qui devrait mécaniquement permettre des économies d’énergie, cette augmentation en capacité du réseau induit qu’à bande passante équivalente, les antennes 5G ne sont pas plus économes en énergie.

Une antenne 5G. ©Pixabay

C’est l’effet «rebond» : augmenter l’offre, augmente la demande. On notera par exemple qu’en cinq ans les français ont multiplié par 10 leur consommation de données mobiles. Le risque de l’effet rebond est confirmé par Bouygues en audition sénatoriale : à moyen et long terme, la hausse de trafic induite par la hausse de débit rend caduque la réduction de consommation initialement permise par la 5G. Reste également le problème de l’énergie grise : l’extraction, la conception et  le transport du matériel électronique cause 75% des impacts environnementaux du numérique (dont les importantes émissions de GES) du numérique selon l’ADEME[3]. Il faudra, disent certaines ONG, l’équivalent de deux réacteurs nucléaires en plus pour alimenter ces antennes. Hypothèse confirmée en Chine, où le gouvernement est obligé de couper ses antennes 5G la moitié du temps pour faire face à une consommation d’énergie intenable.

Considérant de surcroît l’aspect sanitaire, une future multiplication des antennes, et des usages qui en découlent, peut faire craindre une augmentation de l’exposition des populations aux ondes pouvant générer des troubles sanitaires (cancers, baisse de la fertilité, insomnie, grande fatigue, maux de tête, problèmes cognitifs). Est également redoutée un impact sur la biodiversité, un risque d’épuisement des ressources non renouvelables, de destruction des sols et de pollution de l’eau. Bien que la dangerosité de la 5G ne soit pas encore avérée, un principe de précaution doit prévaloir face au manque de données scientifiques attestant de l’absence de menaces environnementales et sanitaires.

En matière de santé publique, l’ANSES affirme avoir « mis en évidence un manque important, voire une absence de données relatives aux effets biologiques et sanitaires potentiels » de cette technologie. Or, le « principe de précaution » semble à géométrie variable, invoqué ci et là pour de nombreux sujets, mais relégué au rang d’arriérisme amish dès que des intérêts financiers sont en jeu. Ainsi, à ce jour, aucune étude d’impact climatique, sanitaire et environnemental n’a été effectuée, et ce déploiement s’engage sans concertation citoyenne et politique préalable.

La 5G risque d’aggraver les fractures numériques : on se dirige vers une hyper-connectivité exacerbée des grandes métropoles.

L’arrivée de la 5G risque, par ailleurs, d’aggraver les fractures numériques existantes alors que la technologie de la 4G n’est toujours pas totalement déployée. Certains foyers ont subi de plein fouet la fracture numérique pendant le confinement, notamment en ce qui concerne la continuité pédagogique ou la capacité de télétravail des français les plus fragiles vis-à-vis de leur connexion. On se dirige vers une hyper-connectivité exacerbée des grandes métropoles qui creusera l’écart avec un service sous-performant dans la France périphérique.

Critique philosophique de la technique comme idéal.

C’est un simple progrès dans l’art de l’écoulement croissant de la production capitaliste au détriment du respect des limites matérielles naturelles de la Terre, dont la menace pèse sur nous. Car si nous nous doutons du caractère financier de la mesure en question, nous sommes hélas loin d’un gain pour l’intérêt de tous, bien au contraire.  On nous vend une modernité universaliste. Malheureusement, c’est bien le contraire : la modernité prive les uns pour sustenter les excès de confort des autres à une échelle internationale : « C’est de l’enfer des pauvres qu’est fait le paradis des riches[4] » disait déjà Victor Hugo. Le système de demain, fait de la banalisation de la 5G – en priorité pour les plus privilégiés et urbains d’entre nous en Occident – est non-viable, non-généralisable, insoutenable, et finalement, « n’a d’universel que l’égoïsme de ses promoteurs[5] », selon les mots de Fabrice Flipo.

Le gouvernement, le Président de la République en tête, présentent cette évolution comme incontournable, comparant ses détracteurs à la communauté amish : être contre la 5G, c’est être contre le progrès, ou être rétrograde. L’innovation se suffit à elle-même comme argument d’autorité, et ne nécessite pas de plus amples argumentations. Déjà, Jacques Ellul dans La Technique : L’Enjeu du siècle, soutenait que la technique ne devait être confondue ni avec la science, ni avec l’économie, ni même avec l’usage des outils et définit la technique comme « la préoccupation de l’immense majorité des Hommes de notre temps, de rechercher en toutes choses la méthode absolument la plus efficace.[6] »

La technique est devenue le moteur de toute la société, bien davantage que l’économie ou la politique, voire même régit-elle l’économique et le politique. La série Black Mirror offre un avant-goût inquiétant d’une telle société.

Jacques Ellul, dans son atelier. ©Jan Van Boeckel

 Certes, la technique fut un outil de médiation avec l’environnement pour permettre à l’Homme de s’émanciper, telle que le veut l’acception « classique » ou « prométhéenne ». Depuis les révolutions industrielles, elle a néanmoins changé de nature. Son curseur s’est désormais déplacé sur la primauté absolue de la solution la plus efficace. La technique est sacrée, et toute remise en cause sonne comme un sacrilège ou une excentricité. D’un simple intermédiaire entre l’humain et son environnement, la technique est devenue son environnement et, sacralisée, a subverti ses valeurs.

Il s’agirait donc de gagner du temps : la 5G est présentée par les industriels comme la révolution des usages connectés de demain, avec un dialogue instantané entre les objets et les infrastructures. Parmi ses usages, on apprend qu’il sera désormais possible de posséder des chaussures qui se lassent seules. Considérer  qu’un geste aussi banal soit optimisable est la plus grande aliénation :  ici, le productivisme pénètre les imaginaires jusqu’à ce que le temps libéré soit superflu et que le superflu devienne besoin. Nos valeurs ont été subverties et englouties par la mégamachine du capital.

Au sens d’Ivan Illich, la 5G est contre-productive à souhait : « Quand une population entière se laisse intoxiquer par un usage abusif […], l’erreur tient à ce recours immodéré à ce nouvel outil, convivial par essence, mais dont la fonction est dénaturée par une fausse extension de son champ d’action. »  Ces outils privent l’individu de son autonomie mais aussi de son savoir-faire, et dictent ses besoins. L’outil maîtrise l’individu et l’enchaîne à une organisation sociale édifiée en machine. Et, c’est lorsqu’un outil atteint un certain seuil limite d’utilisation qu’un effet pervers apparaît, ce qu’il nomme la contre-productivité ou « la perversion de l’outil devenu sa propre fin.[7]»

Illich affirme que le modèle de la croissance économique implique nécessairement l’implantation en dernière instance de la société de consommation comme horizon indépassable de la société. C’est déjà en marche : la 5G n’est que la planche de salut, la piqûre d’adrénaline du capitalisme pour nous vendre la nouvelle panoplie de gadgets connectés du prochain siècle. Dans les thèses illichiennes, l’homme est rendu impotent par la technique et la consommation et y est conditionné. C’est une double perte de liberté qu’on observe alors : une première aliénation dans la perte de l’exercice de la liberté humaine (nos désirs sont dictés, et on ne peut échapper à l’innovation technique qui suit son mouvement propre). Le développement, poussé à l’extrême, inverse le mythe prométhéen de la modernité, selon laquelle le destin de l’homme était de devenir maître et possesseur de la nature, en rendant l’homme progressivement esclave de la consommation et possession de sa propre technique.

De surcroît, les défis de la technique ont muté avec le numérique : le numérique s’est érigé en système. Un système du tout, du tout technicien, interdépendant et excessivement fragile. Dans Le Système technicien, Jacques Ellul constitue une synthèse de toutes ses recherches précédentes sur le rôle et la place que la technique a pris, et ses enjeux : le machinisme, la société industrielle, la société de consommation, du spectacle, sans en oublier les implications organisationnelles et politiques dans la société post-industrielle, et en y ajoutant la nouvelle innovation que fût l’informatique.

Ivan Illich. ©Mathilde Danes

La « société » technicienne est d’ordre systémique : tous les secteurs techniques sont mis en réseau par l’informatique, créant une interdépendance de telle manière qu’une innovation technique sur un secteur du système entraîne des innovations sur les autres pôles, contribuant encore plus à accélérer le progrès technique qui suit déjà son mouvement propre sans contre-pouvoirs humains, mais aussi le fait qu’une catastrophe dans un secteur paralyse l’ensemble du système. Cette lecture systémique inquiète à l’aube du XXIe siècle et des grands enjeux numériques, que nous corrélons à une perte de l’exercice de la liberté humaine qui a muté en un capitalisme de surveillance.

La 5G permettra de façonner nos habitudes de consommation et d’exercer un contrôle jusque dans le quotidien des citoyens.

« L’industrie numérique prospère grâce à un principe presque enfantin : extraire les données personnelles et vendre aux annonceurs des prédictions sur le comportement des utilisateurs. Mais, pour que les profits croissent, le pronostic doit se changer en certitude. Pour cela, il ne suffit plus de prévoir : il s’agit désormais de modifier à grande échelle les conduites humaines », écrit Shoshana Zuboff. Nos données comportementales sont constamment extraites en ligne afin de faire correspondre des publicités avec nos intérêts, besoins, désirs, pour dicter nos comportements de consommation. Désormais, certains réfrigérateurs connectés enregistrent nos données anticipent nos besoins de consommation. La 5G est le moyen même de démocratisation de toute l’offre de produits destinés à interpréter, suivre, enregistrer et communiquer nos données personnelles pour mieux façonner nos habitudes de consommation et exercer un contrôle jusque dans le quotidien des citoyens.

Toutefois, ce n’est pas la technique en soi qui aliène ou la technique en soi que nous rejetons, mais son usage immodéré : « Passé un certain seuil, l’outil, de serviteur, devient despote »  écrit Illich dans La convivialité. La contre-productivité de la productivité toute entière est un paradoxe : les grandes institutions, les grands circuits économiques, la 5G mise en place pour répondre à des problèmes de grande échelle, la télémédecine notamment, sur l’ensemble d’un territoire national donné, pour toute sa population, viennent contredire l’intention initiale de leur mise en place en créant de nouveaux problèmes (écologiques, sanitaires, sociaux) au lieu d’apporter des solutions aux problèmes macroscopiques . Ainsi, la contre-productivité se manifeste par ce paradoxe, dont résulte l’appauvrissement de notre environnement. Il ne s’agit pas seulement de l’épuisement physique des ressources, mais de la dégradation de notre « milieu » entier, savoirs-faire compris.

Cet appauvrissement de notre milieu sera d’autant plus conséquente que la 5G implique un nouveau renouvellement de tout le parc smartphone. Nous fabriquons déjà sur Terre 50 smartphones chaque seconde, dans des conditions écologiques et sociales déplorables, sans que le recyclage des appareils usagés soit performant. À cela, reste à ajouter la construction extrêmement polluante ou encore de l’extraction massive du cobalt « exploité en République démocratique du Congo selon des conditions dignes de l’âge de pierre, extrêmement dangereuses, par des enfants qui sont payés 1 ou 2 dollars par jour (…) pour fournir le cobalt servant aux onéreux gadgets fabriqués par certaines des plus riches entreprises au monde » selon un rapport de l’International Rights Advocates évoqué par Le Monde Diplomatique.

Toute nouvelle technologie produit l’obsolescence d’une multitude d’appareils, et la 5G sonne comme un dernier souffle pour ressusciter le capitalisme pour les 50 prochaines années. Quand l’offre existera, la consommation suivra, car c’est ainsi que fonctionne le productivisme de l’économie de marché : en créant de toute pièces des désirs factices pour faire survivre son modèle d’écoulement croissant d’une production croissante alors que le temps devrait être à la planification écologique des besoin et le respect de la règle verte.

Notes :

[1] Fabrice FLIPO, « La décroissance, une pensée antimoderne ? », Chimères, vol. 76, no. 1, 2012, pp. 69-79.

[2] Déploiement de la 5G en France et dans le monde : aspects techniques et sanitaires : « L’ARCEP fixe dans le cahier des charges des enchères 3,4-3,8 GHz les trajectoires suivantes de déploiement ou de conversion d’antennes déjà existantes à la technologie 5G26 : 3 000 en 2022, 8 000 en 2024 et 10 500 en 2025, pour chaque lauréat. »

[3]Les impacts du smartphone : « Tout au long de son cycle de vie (de l’extraction des matières premières, en passant par sa fabrication, son transport, son utilisation et sa fin de vie), un smartphone a des impacts sur l’environnement, auxquels s’ajoutent des impacts sociaux et sanitaires. Les principaux impacts environnementaux des smartphones sont l’épuisement des ressources, les atteintes à la biodiversité dues aux rejets toxiques dans l’environnement et l’émission de gaz à effet de serre. La fabrication d’un smartphone (de l’extraction des minerais à l’assemblage final) est responsable d’environ trois quarts de ces impacts, qui sont en grande partie imputables à l’écran et aux composants électroniques complexes (microprocesseurs, etc.). »

[4] Victor HUGO, L’Homme qui rit, Gallimard, Paris, 1869.

[5] Fabrice FLIPO. « La décroissance, une pensée antimoderne ? », Chimères, vol. 76, no. 1, 2012, pp. 69-79.

[6] Jacques ELLUL, La Technique : l’enjeu du siècle, Armand Colin, Paris, 1954.

[7] Ibid

Nina Seron
Socialisme au sens propre, antiproductivisme, planification écologique, 6è République. Penseuse de l’imbrication des rapports sociaux, du post-capitalisme, héroïne du rien.

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