Le 3e opus de la saga The Avengers a été un carton au box-office : plus de 250 millions de dollars aux US et 2,5 millions d’entrées en France. Le 4e opus a dévoilé sa bande-annonce  au mois de Décembre 2018. Le méchant récurrent de l’Univers Marvel, Thanos, est un super-vilain d’un genre particulier…

 

La terreur d’Infinity Wars, Thanos, sorte de Titan rose intergalactique, s’est fixé pour objectif de détruire la moitié de l’humanité. Jusqu’ici rien que du très classique, un agent russe dans James Bond ne pourrait aspirer à de moins ambitieuses passions.

« Cette activité meurtrière procède d’une prise de conscience fondamentale chez ce bubble-gum néo-malthusien et sadique : l’univers est limité dans ses ressources »

Mais cette démarche ne s’inscrit pas dans une fureur sacrée nordique ou un élan nihiliste comme celui du Joker dans Batman. Thanos prend assez peu de plaisir à son entreprise brutale de conquête des pierres d’infinité, ces artefacts qui lui donneront le pouvoir d’arriver à ses fins. Il semble en effet – c’est ce qui rend le personnage intéressant – souffrir des moyens violents qu’il emploie, même si ceux-ci sont, comme souvent chez les dictateurs ou les imbéciles- justifiés par la finalité.

Cette activité meurtrière procède d’une prise de conscience fondamentale chez ce bubble-gum néo-malthusien et sadique : l’univers est limité dans ses ressources. Il faut donc rétablir l’équilibre. Cette prise de conscience ressemble à l’axiome écologiste fondamental selon lequel il ne peut y avoir de croissance infinie dans un monde fini. Plutôt que de transformer la production ou réduire la consommation, le Titan fou adopte la lubie de faire disparaître la moitié de l’humanité. Une véritable rationalité totalitaire et génocidaire mais qui s’inscrit dans une perspective écologiste.

Cette rationalité exterminatrice et baroque n’a pas échappé à la blogueuse d‘Ecologie citadine qui s’interroge sur le hiatus thanosien, c’est-à-dire cette contradiction entre la limite des ressources naturelles et la consommation accrue par la reproduction exponentielle de l’humanité : « Et si Thanos avait raison ? Tout ne serait-il pas plus simple si nous n’étions que 3,5 milliards d’humain ?  » 1 Bien sûr, elle précise qu’il existe des solutions alternatives moins violentes…

« La société du spectacle américaine produit ici une entreprise culturelle de désarmement de la critique écologiste »

Il est intéressant d’observer qu’un tel méchant ne pouvait naître que dans une représentation hollywoodienne du monde. Il est le revers de ce que le star-system américain rejette ou empêche : un écologisme radical (on sait que l’industrie cinématographique a un impact environnemental désastreux 2) et cet autoritarisme réactionnaire que les élites d’Hollywood abhorrent. La récurrence de cette figure traduit un impensé politique : le vilain du blockbuster Aquaman, roi illégitime d’Atlantis, est également prêt à raser la surface de la terre, et anéantir les humains, responsables de saccager le monde de la mer.

Thanos est donc un savant mélange de zadiste et de Donald Trump. Soit l’angoisse absolue du geek à lunettes rondes rédacteur de scénarios pour Marvel, progressiste tant que le progrès ne nuit pas à son mode de vie occidental. La société du spectacle américaine produit ici une entreprise culturelle de désarmement de la critique écologiste, présentée sous la figure d’un Staline environnementaliste des étoiles. Une production qui s’inscrit dans cette logique : lorsque les défenseurs d’un système finissant « ne peuvent plus aller jusqu’à assurer que cette société est pleinement satisfaisante, ils s’empressent d’abord de se dire insatisfaits de toute critique de ce qui existe  » comme l’analysait justement Guy Debord.

Voici ainsi réveillé le fantasme de l’éco-fascisme, ce syncrétisme d’autoritarisme politique et d’écologie radicale. Derrière ce fantasme se cache l’idée, réactivée par le choc pessimiste provoqué par la démission de Nicolas Hulot, que les peuples consommateurs et producteurs des villes-mondes, trop attachés à leur confort matériel, sont incapables de mettre en place les mesures nécessaires. Il faudrait donc se résoudre à contourner la démocratie pour leur imposer la survie. L’accession d’un dictateur ou la mutation une fois au pouvoir vers un régime autoritaire étant facilitées par les troubles et conflits générés autour de ressources raréfiées.

« La décroissance remet en question le mythe, commun à un certain marxisme et au capitalisme, d’un progrès continu de l’humanité, et d’une domination de l’homme sur la nature »

Une telle configuration reste largement de l’ordre du fantasme, aucun grand parti vert européen ne fricote avec les thèses ou l’esthétique fasciste. Mais il est indéniable que l’écologie a fracturé l’ensemble du champ politique et qu’on retrouve des écologistes de l’extrême-gauche à l’extrême-droite, en passant par le centre.

Reporterre, le site d’actualité référence de l’écologie en France, tenu par l’excellent Hervé Kempf s’interroge également sur cette substance idéologique  » L’écologie est-elle de droite ? « 3 La question se pose en effet, puisque la décroissance remet en question le mythe, commun à un certain marxisme et au capitalisme, d’un progrès continu de l’humanité, et d’une domination de l’homme sur la nature, grâce au développement des forces productives, l’industrie, la technique. J-Grau précise que de ce point de vue « l’écologie politique a un côté réactionnaire, au sens le plus général du terme.  » c’est à dire au sens anti-moderne.

« Pour l’instant la courbe de la demande autoritaire, et celle des revendications environnementales grimpent en parallèle. »

A cette question, Alain de Benoist, de la revue Eléments, répond par un discours ayant permis la passerelle de l’extrême-droite racialiste à une  « écologie identitaire”. Celle-ci permet d’articuler un discours sur l’authenticité d’un mode de production non-mondialisé et un imaginaire  « archaïque romantique”4. Cependant, il n’est nullement question ici, de solution extrême d’un khmer vert partisan de la planète et du massacre. Le théoricien de cette idéologie dangereuse qui vise à réduire drastiquement la population humaine pour des raisons écologiques est Pentti Linkola. L’écrivain finlandais prône des mesures extrêmes telles que l’immigration zéro où l’euthanasie des déficients.

Pour l’instant la courbe de la demande autoritaire et celle des revendications environnementales grimpent en parallèle. Mais l’Histoire de l’esprit humain, c’est l’Histoire des synthèses idéologiques et pratiques imprévisibles. Des doctrines portées par des traditions politiques opposées pourraient être réunies par un opportunisme, ou, ce qui est sensiblement la même chose, par ce qui est interprété comme « la nécessité du moment. »

La volonté de taxer l’essence et le gasoil par le gouvernement Macron démontre, à travers la réponse autoritaire déployée contre le mouvement des gilets jaunes, qu’une alliance d’écologie antipopulaire et néolibérale est possible.  Il reste à espérer qu’une réponse écologique populaire et soucieuse des libertés se réalise, tant qu’il est encore temps.

 

Article réalisé par Baptiste Pyat.

 

1https://ecologie-citadine.com/avengers-3-et-si-thanos-avait-raison/

2https://www.courrierinternational.com/article/2008/01/17/hollywood-un-mauvais-plan-pour-l-environnement

3https://reporterre.net/L-ecologie-est-elle-de-droite

4https://tempspresents.com/2018/07/25/quest-ce-que-lecologie-identitaire/

 

Laisser un commentaire