« Il me suffit de traverser la rue pour vous trouver du travail ». Par ces mots, adressés à un jeune horticulteur au chômage, le président de la République a provoqué un raz-de-marée médiatique et politique. Nonobstant le mépris et l’arrogance des termes utilisés, il s’agissait là d’un déplacement de la responsabilité sur le citoyen, démarche qui s’inscrit dans la lignée d’une tradition de la communication politique, alimentant l’idée qu’une prise de conscience individuelle puisse aboutir à une mutation sociétale globale. Cette individualisation pénalisante de la société est vertueuse pour un système qui préfère ne pas assumer ses propres tares plutôt que de prendre le risque de se voir remis en cause. Il est temps de déconstruire pas à pas de la théorie des “petits pas”.

Alors que, main dans la main, assumant leur fiertéde se faire voir aux côtés de la jeunesse mobilisée, défilaient pour le climat Brune Poirson et Gabriel Attal (respectivement secrétaire d’État auprès du Ministre de la Transition écologique et solidaire, et secrétaire d’État auprès du Ministre de l’Education nationale et de la Jeunesse), les députés, en très petite assemblée, validaient la loi PACTE, contenant un report de l’interdiction de production en France de pesticides vendus hors de l’Union Européenne. Outre ce texte, qui à priori peut paraître anecdotique, ces mêmes députés refusaient quelques mois auparavant d’intégrer à la loi la suppression du glyphosate, dont les conséquences désastreuses, à la fois sur le plan sanitaire mais également écologiques, ne sont plus à prouver.

Ainsi, plutôt que de prendre des mesures fortes et de permettre des avancées sur la question écologique, le gouvernement se prononce en faveur d’une politique des petits pas qui passe par la responsabilisation individuelle : c’est le fameux « Seul on ne peut rien, ensemble on peut tout » qui sert de doxa hypocrite à une caste politique déconnectée, et qui voudrait faire croire que le citoyen seul a le pouvoir d’opérer une transformation radicale d’un système mortifère.

Le selfie de Brune Poirson et Gabriel Attal pendant la manifestation pour le climat.

Cette théorie de l’individualisation est relayée massivement par des « influenceurs », notamment le collectif #OnEstPret qui s’était fait remarquer en mobilisant des célébrités du net autour d’objectifs tels que le « zéro déchet », la « diminution de la viande » ou « la baisse du chauffage ». Si l’initiative est certainement louable et témoigne d’une volonté certaine de changer les choses, elle invisibilise en même temps la responsabilité des vrais acteurs du changement climatique : la classe politique, capable d’influer sur les lois, et les grands groupes industriels.

Libre arbitre ou déterminisme ?

Cette dichotomie opposant responsabilité individuelle et schème sociétal peut, dans le cadre d’une certaine interprétation, trouver racine dans le débat philosophique qui voit s’affronter les tenants du libre-arbitre (Saint-Augustin, Aristote, Thomas d’Aquin) et ceux du déterminisme (Spinoza, Emile Durkheim, Valéry). Là où le libre-arbitre, théorisé par Saint-Augustin, est mobilisé pour justifier l’innocence de Dieu face aux péchés humains (Dieu reste un être de bonté qui, en offrant à l’homme le libre-arbitre, s’est défait de sa responsabilité quant aux actes commis), le déterminisme accepte chaque action comme la résultante inévitable d’une série de facteurs d’influence. Spinoza écrit à ce sujet : « Cette illusion de liberté est une croyance irrationnelle, car elle suppose de faire de l’Homme un individu échappant aux lois naturelles. ».

Selon les tenants d’une vision déterministe de l’individu, s’il est reconnu une existence propre à l’individu, en tant qu’être matériel, son existence est déterminée par des facteurs qui le dépassent. Ses propres actes sont la conséquences d’actions antérieures et deviennent à leur tour des causes. Il est considéré comme le fragment d’un modèle qui le dépasse et sur lequel il ne peut réellement influer.

L’image de présentation du collectif « On est prêts »

Les chantres du libre-arbitre, eux, envisagent la société comme une substance hétérogène constituée d’individualités multiples en capacité d’agir sur le modèle global. Cette seconde théorie entre en phase avec les doctrines libérales qui appellent à l’individualisation outrancière des vies humaines, où chaque personne serait seule aux rênes de sa vie. Outre les dérives propres à ce système, appelant toujours à plus de compétitivité et à la culpabilisation tout en favorisant l’entre-soi communautaire, cette perception offre aux classes dirigeantes l’exquise possibilité de reporter sur le citoyen la responsabilité  exclusive de ses malheurs. Ainsi, omettre la réalité d’un système oppressif et déléguer la chaîne d’imputabilité constitue, pour la caste politique et industrielle, un moyen privilégié de se défaire de ses propres tares : dans son ouvrage La société du mépris, le philosophe Axel Honneth, professeur à l’Université Columbia de New-York et président de l’Institut de Recherche Sociale, écrit : « le discours sur la responsabilité personnelle tend à détourner complètement le regard des instances de l’Etat-social ».

La négation du social dans la construction de la responsabilité

Cette vision responsabilisante et culpabilisante ne s’applique malheureusement pas qu’au sujet de l’écologie. Elle est transposable à une échelle plus large. En taxant les chômeurs de “fainéants” ou en attribuant aux délinquants la pleine responsabilité de leur dérive comportementale, les apôtres du libéralisme font preuve de malhonnêteté intellectuelle, niant délibérément les phénomènes sociologiques dont découlent ces comportements individuels. De Karl Marx et son matérialisme historique à Pierre Bourdieu et son capital culturel, les comportements individuels sont traités de manière conséquentielle au contexte social dans lequel l’être évolue.

Axel Honneth.

Il ne s’agit nullement d’affirmer que la prise de conscience individuelle et le changement comportemental sont vains; simplement, au regard de l’immensité du problème, ils s’avèrent anecdotiques, s’ils ne sont pas suivis d’une évolution globale des pratiques politiques et des moeurs du capital. Les mobilisations populaires doivent par conséquent influer en ce sens ; il ne s’agit plus de lutter pour une prise de conscience citoyenne mais de désigner les coupables réels, qu’ils soient humains ou conceptuels, des maux sociétaux dont souffre l’humanité. Au sujet de la délinquance notamment, sortir des diktats généraux de pénalisation individualisante qui voudraient que le délinquant soit le seul responsable de ses actes, écartant la réalité factuelle des engrenages sociaux qui influencent ses choix et décisions, permettrait de mettre en place une réelle politique publique de lutte et de dénonciation de cette mécanique vicieuse destinée à permettre indéfiniment le renouvellement auto-alimenté de comportements déviants.

De la même manière, le développement prétendument mécanique de la délinquance dans les quartiers populaires , qui aboutit à une marginalisation de leurs habitants et alimente des thèses xénophobes et identitaires, est une porte dorée pour aborder ce sujet. D’un point de vue architectural, sociologique et linguistique, le fonctionnement de ces quartiers populaires, le plus souvent situés en banlieue des grandes villes, appelle à une sectorisation qui débouche sur un entre-soi communautaire dangereux et à un champ des possibles  professionnels restreint qui ne permet pas d’évolution. On voit ici que les comportements individuels sont la résultante d’un contexte et non de la personne seule.

Briser l’omerta sur ces schemes déterministes, c’est dénoncer l’omission, voulue et théorisée par les tenants d’un système construit sur l’individualisme, des réalités sociales qui influent sur les comportements humains. Les coupables doivent être désignés et les processus déterminants enrayés. Les initiatives individuelles, quoique vertueuses, risquent de rester vaines tant que les déterminismes ne seront pas frontalement attaqués.

Il faut réapprendre à voir plus haut, à penser plus loin et à frapper plus fort, et redéployer une grille d’analyse qui conçoit les masses comme des êtres – sinon vivants, du moins pensants et mus par une certaine forme de conscience – qu’il faut appréhender dans leur globalité et dans leur complexité. Il ne faut plus se laisser convaincre par les théories de responsabilisation et du rejet contextuel outrancier, qui ne jouent qu’en faveur d’un système qui cherche à se maintenir.

Sacha Mokritzky