Politique

[Tribune] – L’école du mépris.

Un enfant masqué dans les bras de sa mère - © https://www.vperemen.com
Sulpice Legat est professeur en Zone d’Éducation Prioritaire. Il témoigne de la violence et du mépris de l’Éducation nationale à l’égard des professeurs et des élèves, alors que la rentrée a semblé être un capharnaüm révélateur de la mauvaise gestion du gouvernement, dans un contexte de crise sanitaire qui aurait dû être accompagné d’une rigueur exemplaire.
Depuis qu’elle s’est livrée pieds et poings liés aux technocrates libéraux, l’Éducation nationale est devenue une bien triste institution. Sous la coupe du ministre Blanquer, elle est même devenue en temps de Covid l’école du silence et du mépris.
La Covid joue en effet en ce domaine également un rôle de révélateur. La gestion de crise n’avait été que verbiage en mars, mais on aurait pu espérer qu’avec du temps devant soit, la Grande maison allait enfin être mise en ordre. Or au contraire, la bascule doctrinaire s’est opérée durant l’été. À la médiocrité et l’inconsistance des politiques sanitaires a succédé le choix du laisser-aller et d’une hypothétique immunité collective. Profitant comme toujours de la pose estivale, le ministre s’est empressé de définir un protocole qui s’applique… sauf quand il ne peut pas s’appliquer. La distanciation physique, totalement inappliquée à l’école pour pouvoir singer une « rentrée normale » et permettre au gouvernement un bon coup communicationnel, s’en est trouvée abolie. La question sanitaire était de fait reléguée au second plan.
La rentrée « dans la joie » promue par Blanquer s’est vite avérée être une souffrance du quotidien pour élèves et enseignants.
La rentrée « dans la joie » promue par Blanquer s’est vite avérée être une souffrance du quotidien pour élèves et enseignants. Là où les ministres sont incapables de tenir une audition ou de faire un discours avec le masque, les élèves devaient le supporter sans discontinuer durant toute la journée, jusqu’à tomber comme des mouches, et les enseignants parler à travers celui-ci six ou sept heures par jour ! L’absence de mesures adaptées et anticipées pour organiser la gestion des groupes-classes avec maintien des distances minimales obligeait à s’en remettre à ce maigre paravent.
Seulement voilà. La Covid est revenue frapper à la porte. Le ministre avait beau tenter un rendu statistique pour minorer le nombre d’établissements fermés (81 et plus de 2100 classes), on en était déjà au 15 septembre à plus de 100 000 élèves qui ne pouvaient aller en classe ! Dans le prolongement du protocole qui n’existe sauf quand on décide en haut-lieu qu’il n’y a plus de protocole, la solution était toute trouvée : assouplir les règles à défaut d’éviter les transmissions. Ainsi désormais, les élèves testés positifs sont déclarés « sans contact » car censés avoir porté un masque. Outre le fait que le port du masque sans règle de distanciation physique n’a pas de sens en milieu confiné comme à l’école selon nombre d’épidémiologistes, la nature des masques prête elle aussi à débat. La semaine passée, les masques en tissus, autrement dit ceux fournis par… l’Éducation nationale, étaient jugés insuffisants et pouvaient entraîner des cas contacts, contrairement aux masques chirurgicaux. Du jour au lendemain, cette règle vole en éclats alors même que ces masques en tissus, sous leurs formes diverses et variées, sont la majorité. Bref tout est mis en œuvre pour faire disparaître les cas contacts, quitte à passer à côté des cas positifs transmis. La stratégie « Tester-Tracer-Isoler » est abandonnée officiellement sur ses deux derniers aspects, rendant le premier caduc !

Jean-Michel Blanquer, ministre de l’éducation nationale – ©La dépêche

Pour pouvoir s’appliquer sans coup férir, et outre la docilité des exécutants de la chaîne de commandement jusque dans les établissements, ce changement de stratégie avait aussi besoin de s’asseoir sur les familles et les personnels. Ainsi, en cas de cas positif dans une école, enseignants, élèves et familles ne sont pas même informés de la classe des élèves qui ont été testés positifs. Nul n’a donc la liberté d’adapter ses pratiques privées en fonction du risque, puisque officiellement il n’y a pas de risque. L’enseignant, qui a dans son entourage des personnes fragiles, se voit refuser la liberté de pouvoir protéger les siens dans sa vie privée en adoptant un comportement adapté. Celui ou celle qui est confronté à des cas positifs est volontairement maintenu dans l’ignorance et ne sait pas si, une fois rentré chez lui, il est raisonnable d’aller s’allonger auprès de son enfant pour lui lire une histoire avant qu’il s’endorme ou s’il faut qu’il prenne des précautions. Quel collectif de travail nie ainsi au salarié sa liberté de choix et traite ainsi les siens ?
En cette rentrée, le mépris se superpose à l’abandon.
L’Éducation nationale tient depuis le mois de mars par le dévouement et l’adaptation de ses personnels là où la grande machine est elle enrayée et paralysée. En cette rentrée, le mépris se superpose à l’abandon. Nul n’a oublié que la première victime officielle de la Covid en France était un enseignant. À l’heure où repart l’épidémie, puisse l’incurie des politiques actuelles ne pas relever de la mise en danger d’autrui.

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