À l’occasion de l’année électorale qui commence, Reconstruire renoue avec le genre de la chronique. Historiquement, les écrivains se sont succédés dans la presse pour peindre un tableau de leurs sociétés ; leurs témoignages littéraires sont des monuments qui nous permettent aujourd’hui de comprendre leur pensée. Régulièrement, jusqu’en avril 2022, nous publierons les échanges fictifs entre Laure et François, chroniques modernes d’une société de plus en plus complexe.

Mercredi 22 septembre 2021, 15 heures 

OBJET : Des nouvelles 

Cher François, 

Ne t’en fais pas, je ne t’ai pas oublié. J’attendais simplement d’avoir dégrisé de nos promesses  estivales pour retrouver la lucidité de t’écrire. Et puis, dans la grisaille parisienne, le tragique du réel revient vite. J’ai contacté trois magasins autour de chez moi pour travailler le samedi, j’attends leurs  réponses. Les boulots se font rares avec la timide reprise économique tu te doutes bien. Surtout que  le virus est toujours bien présent malgré la vaccination. J’étais d’ailleurs troublée en revenant à Paris de marcher dans des rues où tous les gens étaient masqués, de retrouver des bouteilles de gel anti bactérien posées sur toutes les devantures. Après deux mois sur la côte avec la légèreté qu’on a  connue, ça fait drôle… J’ai surtout repris les cours, ce matin. Rien de très enthousiasmant. La  promotion n’a pas changé, toujours les mêmes clans, les mêmes gens immatures, les mêmes  bourgeois inaccessibles mais heureusement aussi mon groupe d’amis tendres et généreux. J’ai passé  les deux derniers jours avec Augustin, mon copain (dont j’ai dû beaucoup trop te parler cet été !).  Enfin j’ai pu le voir ! C’était bon. Le goût de sa peau m’avait manqué, presque autant que ses idées.  Le temps m’a paru si court. Deux jours d’embrassades, de débats passionnés, de repas avalés les  yeux dans les yeux, de promenades parcourues main dans la main… Pourquoi les cours reprennent ils si vite ? C’est injuste. Je sais, tu vas me dire que c’est déjà assez tard, mais quand on travaille  deux mois et demie, ça ne va pas. Tout ça pour quoi ? A peine suis-je rentrée que les dépenses  obligatoires arrivent en cascade ! Au-delà des frais d’inscription, on a une liste de livres précis et  spécifiques longue comme le bras. A la bibliothèque, ils ne les ont pas… Mais bon, vu l’actualité, on a pas le temps de s’apitoyer sur son sort. Par exemple, hier avec Augustin, on s’inquiétait en lisant la récente tribune des syndicats de police appelant à l’autonomie totale des forces de l’ordre. Ils sont  fous ! Tu l’as lu ? Qu’en as-tu pensé ? Ce qui s’annonce me fait peur… Augustin vient d’ailleurs de  prendre contact avec un nouveau think tank très à gauche. Il essaie de se faire du réseau, il a raison.  Et à La Sorbonne, mieux vaut partager ce type d’idées. Je suis heureuse de le voir engagé, il est fait  pour la politique. Je le trouve plus radical, plus féroce. Ça le rend encore plus séduisant…Tu vois  François, malgré nos discussions passionnées sur l’amour et le couple en bord de plage, je suis  redevenue une midinette. Tu vas encore rire de moi je suis sûre… En plus, j’ai vu nos emplois du  temps, on aura plusieurs cours en commun. Un peu plus que l’an dernier. Le reste du temps, il  travaillera comme d’habitude bien plus que moi. Finalement, je ne regrette pas de ne pas avoir été  prise en double-licence… Je n’aurais pas pu travailler le week-end ! Sinon, j’espère que tu vas bien.  Il fait encore chaud à Sisteron j’imagine ? Tu as commencé ton nouveau livre ? L’autre jour, en  marchant sur les quais de Seine, je repensais à tout ce qu’on s’est dit cet été. Je trouve ça formidable  d’avoir pu te rencontrer. Je souriais en repensant à ton calme, à ton érudition et à ta sagesse. Tu  trouvais toujours les mots pour orienter mes colères et calmer mes doutes. Je n’avais jamais vécu  cela auparavant. J’espère qu’on pourra échanger régulièrement.  

Au fait, j’ai terminé le livre que tu m’as offert. Il a la dent dure ton Paul Léautaud dans son Journal  particulier, il n’aime personne ! J’ai du mal à comprendre que tu l’apprécies, toi qui es si jovial.  C’est très bien écrit c’est vrai, bien que le style soit mis au service d’une misanthropie qui ne se  cache pas. En tout cas, lire autant de méchancetés m’a aidé à retrouver l’ambiance parisienne. C’est  au moins cela de pris. 

A très vite,  

Je t’embrasse. 

Laure

 

Jeudi 23 septembre 2021, 19 heures. 

OBJET : RE, Nouvelles 

Chère Laure, 

Tu n’imagines pas le plaisir que c’est pour moi de te lire. En réalité, j’ignorais si tu allais vouloir  entamer une correspondance. Après tout, rien ne t’y obligeait. Je te remercie pour tes mots qui me  touchent. Ce fut une grande joie de te rencontrer cet été, toi servant avec délicatesse des clients  parfois impolis et moi, flânant et baladant mon oisiveté sur les bords de la plage de Théoule-sur mer. Je garde un bon souvenir des débats qui s’engageaient une fois que le ciel annonçait la nuit. Tu  étais passionnée, prête à faire taire les propos souvent outranciers des habitués du bar. Je me  souviens du patron qui te regardait, amusé, tiraillé entre l’admiration pour ta fougue militante et  inquiet que tu ne vexes des clients ! C’est ainsi que fonctionne le commerce… Concernant l’actualité, hélas, je reste informé, ce qui a de quoi me désespérer quant à l’avenir du pays. Du temps où j’étais  encore élu local, le climat politique était bien moins nauséabond. La droite s’agitait, la gauche  ripostait, les deux faisaient mine de se combattre ardemment avant de se retrouver une fois le rideau tiré. Cela donnait des repères aux gens. Aujourd’hui, le regroupement des libéraux en une force  centriste majoritaire (et de plus en plus autoritaire) face à laquelle se dressent une extrême droite de  moins en moins diabolisée et une gauche morcelée a de quoi les perturber ! Tu le sais, je n’ai aucune sympathie pour le président en place. J’exècre l’extrême droite. Mais alors, que faire? Tu me dis que ton petit ami multiplie les rencontres et développe son réseau, grand bien lui fasse. J’espère  néanmoins qu’il ne militera pas aux côtés de ceux qui, à gauche, ruinent l’idéal d’émancipation en le  remplaçant par des querelles identitaires… Tu me tiendras au courant si tu le souhaites. Donc  rassure-toi, tu n’es pas la seule à être inquiète. Mais mon vague à l’âme est vite chassé par ta félicité  qui me gagne. Te lire amoureuse, t’imaginer épanouie me fait oublier la noirceur du monde. Il n’y a  rien de plus authentique qu’une prose nourrie par l’élan du cœur. Et loin de moi l’idée de te railler  car j’ai bien plus de sympathie pour une « midinette » heureuse que pour une fille qui aime avec  distance et embrasse du bout des lèvres… A vingt ans, tu es dans une belle période. Sans doute la  plus belle. Profites-en car, crois-moi, cela ne dure pas. Profite de chaque instant, saisis chaque  interstice de l’espace-temps, enivre toi d’un baiser, réjouis toi d’un sourire, emplis toi l’âme d’une  pleine cargaison de sensations. Les combats et les luttes sont importants certes, ils forgent ta  conscience, mais n’oublie pas l’essentiel, ce qui forge ton âme. C’est l’unique façon de consumer son être autant que sa chair. Ainsi, à l’hiver de ta vie, il ne restera qu’une carcasse vide, prête à se  dissoudre dans la chaleur du sol. C’est ce que je m’emploie à faire et je ne peux que t’inviter à faire  de même. Tu vantes ma sagesse et j’en suis amusé, mais ce sera le seul précepte que je te  demanderai de suivre. Pour le reste, tu feras bien comme tu le souhaites. Je pourrais te conseiller  éventuellement, si tu me le demandes, mais c’est à peu près tout.  

Je note que ton enthousiasme pour la reprise est contrarié. Reste avec ton groupe d’amis, les autres  n’ont pas de réelle importance (c’est mon petit côté Léautaud sans doute qui me fait dire cela).  Quant à la difficulté de gérer un budget étudiant, je compatis. La vie est dure pour les jeunes, la  société que les libéraux nous laissent est à pleurer. Il est certain que le virus n’arrange rien. J’ai beau  m’être fait vacciner en mai, je continue à être prudent… Envoie-moi la liste des ouvrages qu’il te faut pour la fac, je t’aiderais avec plaisir. Je sais que ta mère ne le peut pas. Tu as des nouvelles d’elle ? Sinon, mes jours s’écoulent doucement. Comme tu t’en doutes, il fait encore très chaud ici à  Sisteron. J’observe la Durance et ses reflets opalescents, je caresse les pierres rugueuses et  brûlantes, je m’évade en forêt et trouve en elle un abri où le réel n’existe pas. Il n’existe pas car c’est  moi qui le définit. Il n’a donc rien à voir avec le réel qui nous est imposé par la marche du monde.  Passer de spectateur à acteur de son temps, voilà à quoi j’aimerais que tu goûtes avant que tu aies  mon âge. Si la forêt est un refuge, l’écriture en est un autre. Comme je t’en avais parlé cet été en  effet, j’ai débuté mon nouveau roman. J’ai mon plan et mes idées organisées. Il ne reste plus qu’à  laisser l’imaginaire faire le travail. C’est le privilège des enfants et des retraités que de se laisser  guider par la force motrice de l’imaginaire. Je regrette simplement d’être dans la deuxième catégorie. Pendant mes balades, je m’appuie souvent contre les arbres, non pas pour être certain de  leur présence mais pour vérifier la mienne. Ça, c’est le privilège des vivants.  

Je t’embrasse.  

François

Martin Jourdain

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