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Une vie cachée, Terrence Malick : la nature au cœur de la controverse.

Le film Une vie cachée, de Terrence Malick, sorti en décembre 2019, a été toute l’année dernière l’un des chouchous de la critique. Ce drame franco-allemand dresse une biographie romancée de l’objecteur de conscience Franz Jägerstätter, opposant au nazisme et martyr de l’Eglise catholique depuis sa béatification par le Pape Benoït XVI. Augustin Herbet l’a vu et en tire une analyse fondamentalement liée à l’idée de nature, au cœur d’une controverse philosophique.

Outre un jeu d’acteurs magnifique avec un couple d’acteurs transcendant littéralement leur rôle, des plans d’une beauté éblouissante qui restent en souvenir bien après les avoir vus, et  une bande–son qui même sans le film resterait une œuvre d’art très belle, le film Une vie cachée mérite que l’on s’attarde sur une analyse politique plus fine.

Beaucoup de critiques ont noté que la nature tenait une place centrale dans le film. Mais le film oppose surtout deux visions de la nature. En effet, le nazisme avait tout un discours écologiste naturaliste. Celui-ci reposait sur un darwinisme social et un eugénisme très fort allant parfois jusqu’à la tautologie (« les forts dominent car ils sont forts donc ils doivent dominer »). Cela irrigue également la conception raciale des nazis via le concept de Lebensraum (L’espace vital, qui renvoie à l’idée qu’un peuple a besoin par essence d’un territoire suffisant pour assurer sa survie culturelle) par exemple. La philosophe Hannah Arendt a noté que le nazisme posait la Nature comme nécessité fondamentale, niant du coup toute la liberté humaine. Cette vision s’appuie aussi sur une vision de la Nature comme harmonie se suffisant à elle-même et adopte une vision normée de la Nature, ce qui ne correspond pas aux critères esthétiques de la Nature devant disparaître. Pour reprendre une phrase de cette tradition fasciste de la Nature inspirée du néo paganisme et de la pensée volksch, « kalos kagathos », c’est à dire « ce qui est beau est bon ».

“Tout ce qui brille n’est pas or”

Il existe une autre tradition de la vision naturaliste de l’écologie. Celle-ci, chrétienne, prend racine dans une vision de la Nature comme don de Dieu et comme unité nécessaire du monde, complétée par la Grâce divine. Dans ce concept, le darwinisme social et l’eugénisme sont rejetés avec horreur « heureux les doux car le royaume des cieux leur sera donné » disent les béatitudes (une partie du sermon sur la montagne rapporté dans l’Evangile selon Matthieu). Ce concept s’appuie certes sur une vision normée de la nature correspondant aux concepts moraux de loi naturelle. Les deux courants partagent beaucoup en héritage et parfois les lignes de démarcation ne sont pas si évidentes mais se divisent sur une question non moins fondamentale qui est celle de la conception finale de « Qu’est-ce qu’une vie bonne ? » pour reprendre le titre d’un livre de Judith Butler. Deux éléments pouvant symboliser ce clivage sont la question du rapport au handicap, vrai « schibboleth » entre les deux courants et le rapport à la beauté (au kalos kagathos peut s’opposer le « tout ce qui brille n’est pas or » du Seigneur des Anneaux). Enfin, une opposition se fait sur la nature pensée d’abord comme lieu de l’affrontement par la première mouvance qui fait sienne la phrase du manifeste du futurisme « la guerre est l’hygiène du monde » et par la seconde au contraire comme un lieu sans affrontement.

Les héros du film Une vie cachée, de Terrence Malick, au milieu d'une vallée

Or Franz Jägerstätter appartient clairement, dans le film de Terrence Malick, à une conception de la nature et de la vie, catholique. De ce fait dans le système politique de l’Autriche des années 1930 qui ne peut être de « gauche » mais de ce fait aussi, car il est totalement cohérent avec ses convictions, qui ne peut non plus être celle des nazis. Enfin,nous ne savons si Terrence Malick évoque directement la première tradition de pensées mais certaines phrases peuvent le suggérer par exemple quand le maire nazi parle des « dieux étrangers ayant envahi l’Allemagne » avec un pluriel révélateur.

“Il a choisi un autre modèle : celui de la sainteté”

L’autre opposition fondamentale et qui peut avoir certains liens avec la première est celle du Saint et du Héros. La voie que choisit Franz Jägerstätter est celle de la désobéissance civile sans combattre le régime politiquement collectivement. Une telle conception est assez proche de la logique de la sainteté (il a d’ailleurs été béatifié par l’Eglise catholique). Dans cette logique, le saint fait ce qui est juste qu’importe si ces conséquences n’ont aucun impact. Quand Franz fait cela, il condamne sa famille à l’ostracisme social, n’a aucun soutien de la part de l’Eglise (l’hypocrisie de la hiérarchie de celle-ci et de la plupart des croyants étant magnifiquement montrée) et son geste ne change de facto rien à l’issue de la guerre. Cela ne fait qu’un soldat ou un infirmier de moins dans l’armée nazie. Mais il fait cela, non pas d’abord car cela aura des conséquences fortes sur l’issue du conflit mais car il doit le faire moralement. Là on peut d’ailleurs penser à Antigone et à son opposition face à Créon mettant le principe de la loi morale et divine au-dessus des lois humaines. Il n’est d’ailleurs pas anodin que le nœud de la polarisation soit le refus de Franz de prêter serment d’obéissance absolue à Hitler. Cela n’a aucune conséquence pratique mais signifierait qu’il abdique sa liberté intérieure. La logique du héros repose sur un modèle magnifiquement décrit par Gérard Chaliand du héros comme être exceptionnel incarnant des idéaux. Mais cette logique repose sur une conception du héros comme combattant. Franz aurait pu être un héros tentant d’assassiner Hitler, de faire passer des informations ou autre chose encore. Il a choisi un autre modèle, celui de la sainteté. Cela est parfaitement montré par les scènes extrêmement dures de la prison. Face aux tortures, Franz ne réagit que de la même manière que le Christ torturé et confronté intellectuellement par le Grand Inquisiteur dans cette scène fascinante de Dostoïevski dans Les frères Karazamov. En disant à ses bourreaux qu’il les aime aussi.

Il est bon que des gens aient lutté contre Hitler et aient vaincu le nazisme par l’action collective, par des actes héroïques, par l’engagement dans la résistance ou dans l’armée. Mais il est bon aussi que d’autres aient tout simplement témoigné par leur existence jusqu’au sacrifice ultime en manifestant qu’il y avait quelque chose qui n’aurait jamais pu être brisé par les nazis, même s’ils avaient gagné.

Augustin Herbet.

 

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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