Politique

La vague verte : un événement, vraiment ?

« C’est une vague verte » : en plateau, les éditorialistes s’affolent, Yannick Jadot jubile. Dans ses yeux jaillit la lueur d’une candidature en 2022. En effet, sur le papier, le score d’Europe Ecologie – Les verts est impressionnant ; ils s’emparent de plusieurs grandes villes, investissent des centaines de Conseils Municipaux, renversent des baronnies bien installées – à Bordeaux, à Lyon, à Strasbourg, et jusqu’à Marseille ou Michèle Rubirola, tête de liste du « Printemps marseillais », soupe de logos de gauche, a poussé vers la sortie Martine Vassal, la dauphine du maire sortant, en place depuis 1995, Jean-Claude Gaudin. Pourtant, une analyse conséquente de ces résultats doit nous mener à l’évidence : cela ne veut rien dire. Analyse de Sacha Mokritzky.

La France n’a pas offert les clés de ses municipalités au parti écologiste. Ils les ont volées au prix d’une abstention massive, alors que près de 60% de l’électorat a boudé les urnes, 5% de plus qu’au premier tour des élections, qui s’étaient pourtant tenues dans un contexte sanitaire bien plus aventureux. Cette abstention historique – la plus forte depuis les premiers frémissements de la cinquième République – met en lumière la fin d’un système à bout de souffle. Expliquer l’abstention par la simple crainte du virus n’a alors aucune prise en termes d’analyse politique. Si les français se sont détournés des bureaux de vote ce dimanche 28 juin, c’est la marque d’un véritable désaveu institutionnel de la part de la masse citoyenne. A chaque élection, l’abstention s’installe un peu plus dans le paysage politique comme le principal adversaire de la démocratie ; cette désertion populaire sonne le glas d’un régime qui n’a plus aucune légitimité. Désavouée par les urnes, contestée par la rue, la cinquième République ne convainc plus et la mutique parole citoyenne sanctionne les politiques libérales menées qui par la droite, qui par la gauche, unies sous les couleurs flamboyantes de la modernité et de la croissance pour détricoter le modèle social français, au moins depuis 1983 et le douloureux tournant libéral entrepris par François Mitterrand et son gouvernement d’alors. Dans ce contexte, la victoire en surface d’Europe Ecologie – Les verts semble artificielle. Comment revendiquer la victoire quand seuls 7 millions de français, soit 14% à peine du corps électoral, ont pris l’initiative de glisser un bulletin dans l’urne ?  La légitimité des élus est très largement remise en question par un tel contexte qui ne leur permet pas de justifier leur politique par l’approbation populaire. Un exécutif élu avec 20% du corps électoral n’a pas de raison de revendiquer sa légitimité ! Par ailleurs, il semblerait qu’au-delà de la conquête verte de quelques grandes villes, le paysage politique soit plutôt favorable au Parti Socialiste ; à l’issue de ce second tour, le Parti d’Olivier Faure dirigera 48 villes de plus de 30 000 habitants, là où les écologistes n’en dirigeront que 9.

“Si tous les candidats de gauche se saisissent en effet d’une brindille au lieu de s’attaquer à l’arbre, le risque d’une fusion illisible pour les citoyens semble de plus en plus grand.”

Pour autant, et malgré une légitimité largement contestable, ces élections municipales offrent matériellement un nouveau paysage politique, qui se confirme autour d’un bloc central PS-EELV-LR, snobant le parti présidentiel, grand perdant de cette séquence électorale dans laquelle il ne remporte aucune ville. La centralité macroniste atteint ses limites et les électeurs gagnés en 2017 par le président de la République et ses députés reviennent à leurs premiers amours en s’acoquinant à nouveau du Parti Socialiste, des Républicains et de leur nouveau frère-ennemi le parti vert. Ces résultats rebattent les cartes pour la présidentielle de 2022, car néanmoins l’implantation locale et municipale reste un enjeu politique de premier plan, et le nombre d’élus est déterminant pour une élection présidentielle.  D’un point de vue militant, puisqu’un réseau d’élus puissant permet une implantation politique et une visibilité claire, mais aussi d’un point de vue purement logistique (la question des 500 parrainages à l’élection présidentielle est centrale dans la bataille de l’opinion) et financier. A gauche, le rapport de force s’inverse entre la France Insoumise et le parti de Yannick Jadot. Là où la formation de Jean-Luc Mélenchon, forte de ses 19,5% et de sa quatrième place aux élections présidentielles, avait le vent en poupe en 2017, il semblerait que les écologistes, dont les propos libéraux sont compatibles avec ceux du Parti socialiste, occupent désormais la place-pivot du camp « social ». Jean-Luc Mélenchon le confesse d’ailleurs lui-même dans une note de blog parue récemment : « À la fin, disons qu’il y a une certaine fatalité à la convergence. » Doit-on y lire un renoncement, un fatalisme électoral qui s’engouffre dans une maigre brèche ouverte par 20% à peine du corps citoyen, là où 60% des français semblent ouvrir un espace politique qui devrait être l’espace naturel d’une formation politique qui prône la « révolution citoyenne » ? Si tous les candidats de gauche se saisissent en effet d’une brindille au lieu de s’attaquer à l’arbre, le risque d’une fusion illisible pour les citoyens semble de plus en plus grand.

Les “Quatre fantastiques” de Montpellier : Alenka Doulain la citoyenne, Clothilde Ollier l’écologiste déchue, Mohed Altrad le milliardaire, et Rémi Gaillard le clown animaliste.

Cherchons dans ces élections municipales des enseignements stratégiques et politiques. Les listes citoyennes, auxquelles nous avions consacré un article, et qui donnaient à beaucoup l’espoir d’un changement réel des pratiques politiques, se sont effondrées au deuxième tour, quand elles ne se sont pas fourvoyées en concluant des alliances mystérieuses avec des adversaires politiques, comme à Nîmes où les coureurs citoyens ont eu l’idée de rejoindre le peloton LREM, ou à Montpellier où ceux qui prônaient un monde social et écologique ont couru dans les jupons d’un milliardaire, au profit des partis installés, dont certains, par peur ou par regret, ont fini par abandonner cette étiquette citoyenne pour assumer à nouveau leur identité profonde ; à Paris, par exemple, là où Danielle Simonnet et le collectif « Décidons Paris ! », co-porté par l’ancien footballeur Vikash Dhorasoo, avait ambitionné de faire émerger une marque défaite de toute appartenance partisane, il a fallu au second tour faire sortir du bois les barons insoumis ; les députés Clémentine Autain, Eric Coquerel et Jean-Luc Mélenchon lui-même se sont affichés aux côtés de la candidate au cours de ses derniers jours de campagne. A Montpellier, le pari risqué de l’animaliste Rémi Gaillard, de l’écologiste déchue Clothilde Ollier (favorite dans les sondages en début de séquence !) et de la candidate du mouvement citoyen « Nous Sommes », Alenka Doulain, qui s’étaient alliés avec le milliardaire Mohed Altrad, en espérant faire tomber le PS, s’est révélé largement perdant : le socialiste Michaël Delafosse, soutenu par la plupart des partis de gauche, a largement remporté la ville, renvoyant sous le tapis le maire sortant Philippe Saurel et le quatuor détonnant. A Clermont-Ferrand, la liste citoyenne portée par Marianne Maximi s’en sort difficilement, en capitalisant 15% des voix à l’issue du second tour.

“S’approprier le champ lexical de la démocratie populaire sans occuper l’espace politique de l’abstention revient à chanter du Hard Rock devant un public d’opéra.”

En fait, ces listes, malgré des méthodes politiques novatrices et des systèmes démocratiques renouvelées, n’ont pas su créer de marque ni s’implanter suffisamment dans les paysages locaux pour devenir aux yeux des citoyens des candidats crédibles et capables de tenir une ville. L’entrée du terme « citoyen » dans le vocabulaire politique électoral et la résurgence du champ lexical de la démocratie populaire et des problèmes de représentativité n’ont pas su convaincre les gilets jaunes, qui, pourtant, ont été les premiers à revendiquer ces termes et à mettre des coups de pieds dans la fourmilière démocratique en revendiquant le Référendum d’Initiative Citoyenne, par exemple. Mais s’approprier ces termes sans occuper l’espace politique de l’abstention revient à chanter du Hard Rock devant un public d’opéra. C’est aux 60% de l’électorat qui ne se sont pas déplacés qu’il s’agit de s’adresser, et c’est ici que se mesure dans ce pays l’influence du mouvement des Gilets jaunes, qui continue de structurer la pensée politique de millions de citoyens qui se sont réinvestis dans la sphère publique à cette occasion. Une victoire en trompe-l’œil d’un consensus écologique approximatif ne peut, et ne doit pas structurer le paysage politique. L’aplatissement par Emmanuel Macron des 150 tirés au sort de la Convention citoyenne sur le climat, demandée par le collectif « Gilets citoyens » dans une lettre ouverte en 2019, et la mise sous le tapis de la liste de revendications qu’elle a porté, montre bien que l’écologie d’apparat ne structure que ceux qui en font un label marketing. Europe Ecologie – Les Verts ne sont pas en reste et l’écologie libérale et punitive qu’ils prônent ne suffira pas à convaincre les Gilets jaunes, qui portent en eux l’essence populaire d’une écologie sociale.

Enfin, ces élections sont plus marquées par ses perdants que par ses gagnants ; une ambiance de fin de règne pèse sur de nombreuses villes, où les barons locaux ont perdu de leur superbe. Jean-Claude Gaudin à Marseille, maire depuis 1995, ne parvient pas à faire élire sa dauphine Martine Vassal. Le poulain de Gérard Collomb, maire de Lyon depuis 2001, s’incline face aux écologistes. A Lille, Martine Aubry ne l’emporte qu’avec une majorité très fragile de 227 voix. Philippe Saurel, baron local montpelliérain, perd son siège de maire avec fracas. Les bastions rouges du Parti Communiste Français sont perdus les uns après les autres par des majorités en manque de renouvellement ; Saint-Denis, communiste depuis 1944, devient socialiste. Champigny-Sur-Marne, communiste depuis 1950, passe à droite. Et ainsi Aubervilliers, Choisy-Le-Roi, Morsang-Sur-Orge, et tant d’autres. La défaite est amère pour un Parti Communiste Français dont la force repose historiquement sur son implantation locale et son réseau d’élus massif et discipliné.

Louis Aliot, maire (RN) de Perpignan depuis le Dimanche 28 juin. ©PHOTOPQR/L’INDEPENDANT/Michel Clementz

Le Rassemblement national loupe le coche et ne réussit pas à confirmer son implantation locale entamée en 2014 ; le désaveu d’un parti qui se réclamait au plus proche des considérations populaires est strict et sans appel. Les voix de Marine Le Pen filent dans l’abstention et la formation d’extrême-droite qui tente de se racheter une image gaulliste se noie dans le grand bain de la démocratie minoritaire et celle qui tente de s’affirmer comme la seule alternative à Emmanuel Macron perd de sa superbe. La victoire de Louis Aliot à Perpignan apporte cependant des leçons à toutes celles et ceux qui croient que le « barrage républicain » est une solution. Ce mythe démocratique créé de toutes pièces par les chiraquiens en 2002 pour faire plier Jean-Marie Le Pen était déjà fortement entâché par le resserrement des votes en 2017. Il pousse son dernier soupir à Perpignan où il a finalement réussi à placer Aliot en position de centralité. Les castors ont raté leur barrage et lui ont construit un pont. 

Mais le grand perdant institutionnel de ces élections municipales, c’est évidemment le Parti d’Emmanuel Macron, la République en Marche, qui essuie défaite sur défaite et ne parvient pas à décrocher une seule municipalité conséquente. Les jeux d’opportunisme, les défections au service du RN (à Nîmes par exemple), les alliances troubles avec les Républicains (à Lyon ou à Paris), et surtout, le désaveu populaire de la politique menée par Emmanuel Macron depuis des années, participent de cette désarticulation électorale du parti présidentiel. Seul le premier ministre Edouard Philippe parvient à gagner à nouveau la mairie du Havre, dont il était maire avant d’emménager à Matignon. Pour autant, ce n’est pas une victoire d’En Marche, puisque Philippe, élu sous les couleurs des Républicains, confie l’intérim municipal à son poulain Jean-Baptiste Gastinne.

“Le peuple français exprime son rejet d’une politique cramoisie, qui contribue à l’installation du dégagisme.”

L’érosion du socle électoral et la disparition du vote populaire profitent au vote militant. Malgré un désaveu massif de la population, ces élections municipales serviront aux organisations partisanes d’instrument pour faire jouer le rapport de force. En politique, le récit importe plus qu’une analyse concrète et fine des résultats. En entérinant cette idée de « vague verte », les éditorialistes et les barons politiques participent largement à l’incrémentation du vote vert dans l’imaginaire collectif dominant. La Constitution française ne prévoyant pas de seuil de légitimité d’une élection, les votes blancs et l’abstention n’importent que peu dans la soupière électorale des grands partis. Pourtant, c’est indubitablement le peuple français qui exprime son rejet d’une politique cramoisie, et qui contribue à l’installation du “dégagisme” prôné par Jean-Luc Mélenchon en 2017, dont il est désormais victime lui-même. Cette abstention est tout le contraire d’une désimplication citoyenne de la vie politique ; elle est le reflet d’une volonté réelle dans le pays de changer le fonctionnement d’une République qui ne correspond plus aux attentes populaires. Cette crise démocratique, consubstantielle à un essoufflement de la politique institutionnelle, doit être un signal ; la démocratie minoritaire qui s’y impose est un travestissement qui assure la captation de la souveraineté par une Caste auto-reproductible qui met en péril le peuple et ses aspirations. Un mouvement politique conséquemment populaire ne doit pas se satisfaire de maigres résultats électoraux mais accompagner le peuple dans sa quête de souveraineté : c’est ce cri du coeur qui se joue avec une vague abstentionniste aussi large et massive. La démocratie se joue désormais dans la rue, et les Gilets jaunes, en faisant trembler le pouvoir en décembre 2018, pourraient dans les prochains mois connaître un nouveau souffle. Et si la balle était au centre ?

Sacha Mokritzky.

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire.Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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