L’actualité chargée que nous connaissons, les mesures de restrictions de libertés individuelles dans le cadre de la crise sanitaire, ainsi que les mobilisations récentes contre le projet de loi de sécurité globale replacent les aspirations démocratiques au cœur des débats. Mais au delà de ces sujets sensibles et alarmants, ne devrait-on pas profiter de cette période pour prendre un peu de recul et nous interroger de manière un peu plus générale sur notre modèle démocratique et sur ses formes ?

 

La démocratie est une idée relativement neuve à l’échelle de l’histoire de l’humanité, et qui n’a une forme d’existence que dans certaines partie du monde. Cependant, et assez paradoxalement, elle semble si ancrée dans nos sociétés occidentales que toute remise en cause de sa légitimité, et même de ses applications, apparaît automatiquement comme une démarche dangereuse, odieuse, contre-nature. Et pourtant, même s’il ne s’agit évidemment pas de contester la démocratie en soi, le principe du pouvoir populaire étant celui permettant le mieux l’existence d’un système sain, égalitaire et juste, il convient de se poser certaines questions autour du concept, de son devenir, et des traits que nous lui donnons. Car rien n’est sacré, et tout doit être débattu, y compris le cadre permettant le débat.

La démocratie n’est pas un concept politique. Elle est, au mieux un idéal moral, un but à atteindre ou duquel s’approcher, par la mise en place d’un régime politique, lequel sera toujours imparfait et rempli d’angles morts dans la prise en compte des aspirations populaires. En politique, faute de pouvoir atteindre les utopies, il faut toujours savoir se contenter d’un mieux ou d’un moins pire. Si nous avons toujours tendance à dire que nous vivons en démocratie, il faut ainsi toujours garder à l’esprit que nous ne vivons, en réalité, que dans une forme particulière d’application concrète de cette idée. Une démocratie représentative, « libérale » comme on disait autrefois, « bourgeoise » pour les marxistes. Et qui, si elle offre des avantages non négligeables, n’est certainement pas la forme la plus « démocratique » de démocratie.

Si nous savons tout cela, nous avons toutefois la manie de repousser et de mépriser toute possibilité de penser la démocratie autrement que nous le faisons. Et de qualifier d’antidémocratique des régimes qui ne placeraient pas le curseur de leurs exigences, si tant est que ce concept ait un sens, au même degrés que nous. Un système dans lequel on ne voterait pas pour le chef de l’État ou pour les options gouvernementales nous semblerait, de cette manière, totalement dictatorial et contraire à nos valeurs, quand bien même il pourrait offrir d’autres modes démocratiques, à d’autres échelons, par exemple. En Yougoslavie socialiste, on ne votait pas pour le président de la République. Mais dans cette infâme dictature, les usines étaient autogérées, les villages administrés en partie par des assemblées populaires, les budgets et les objectifs des services publics votés par chacun, les programmes scolaires débattus, les investissements des localités ratifiés par les citoyens. Au final, ne s’agit-il pas là, simplement, d’une autre forme démocratique ? Garantissant peut être même, plus que dans notre système, le pouvoir du peuple ?

 

L’échec de la démocratie libérale ?

La démocratie libérale ne donne de pouvoir véritable au peuple que dans les rêves de ce dernier, celui-ci le sait, mais il continue de faire semblant de rêver.

La démocratie libérale est devenue, au fil du temps, une idée si solidement implantée dans nos schémas de pensée qu’elle est désormais dangereusement incontestable, et que toute tentative de modification de son fonctionnement, même ayant pour but de l’améliorer est, de fait, impossible à envisager sans déclencher la suspicion et sans s’attirer les foudres de tous. Ceci alors que nous savons bien que cette démocratie n’est qu’une illusion et que, même si nous serions prêts à entrer en révolution contre toute option tentant de nous retirer, par exemple, la possibilité d’élire nos représentants à la tête de l’État, nous savons, au fond de nous, que nous ne possédons pas réellement ce pouvoir. C’est le paradoxe fondamental de notre système : il repose sur un leurre dont nous ne sommes pas dupes, mais que nous sommes toutefois majoritairement prêts à défendre, corps et âmes, contre tout bouleversement. Comme lorsque nous nous réveillons d’un rêve agréable, et que nous nous refusons d’ouvrir les yeux, comme si cette seule posture pouvait permettre de le continuer. La démocratie libérale ne donne de pouvoir véritable au peuple que dans les rêves de ce dernier, celui-ci le sait, mais il continue de faire semblant de rêver.

Nous pourrions très bien nous contenter d’un tel régime, chacun y trouvant finalement un intérêt confortable, si celui-ci ne nous mettait pas, en réalité, en danger. Car la démocratie libérale est avant tout un régime du statu quo. Le choix des directions de l’Etat par le suffrage universel direct pousse, par exemple, nécessairement à la marginalisation des directions radicales, des extrémismes certes, mais aussi des propositions courageuses, pour favoriser en permanence un consensus mou et donnant l’assurance de sa non remise en cause des bases du système économique et social. On le voit particulièrement ces dernières années sur les questions environnementales. Alors que ces problématiques nécessiteraient des prises de décisions fortes, contraignantes mais salutaires, rien n’avance, jamais. Au risque de décevoir, rien ne sera fait par une telle forme de régime démocratique, trop soucieux de garder ses appuis systémiques tout en ménageant un minimum son peuple, au risque de nous conduire vers une catastrophe d’ampleur. Et cette question des enjeux environnementaux et climatiques n’est qu’un exemple.

 

Le retour de l’autoritarisme

 

Un régime de statu quo ne peut être envisagé que dans des périodes où les conflits et les crises ne sont pas un élément prédominant. Ce fut le cas de toute la période qui a suivi, dans le monde occidental, la Seconde guerre mondiale jusqu’à nos jours et dont nous connaissons, aussi regrettable que cela puisse être, la fin progressive.

Il ne s’agit ni de se mettre des œillères, ni de hurler à la fin du monde et à l’effondrement comme un troupeau de brebis apeurées par un loup, mais de prendre les mesures politiques fortes nous permettant de faire face collectivement et de dégager des perspectives meilleures.

Les crises écologiques à venir, les effets de la globalisation, les conflits identitaires, les mouvements massifs et contraints de populations nous poussent vers une période difficile et inédite depuis de longues décennies. Nous le savons. Il ne s’agit ni de se mettre des œillères, ni de hurler à la fin du monde et à l’effondrement comme un troupeau de brebis apeurées par un loup, mais de prendre les mesures politiques fortes nous permettant de faire face collectivement et de dégager des perspectives meilleures. Mais prendre de telles directions collectives signifie nécessairement repenser nos conceptions politiques, pour faire des choix mesurés et efficaces.

Dans ce contexte naissant, les démocraties européennes perdent pied, nous le voyons, incapables de prendre des décisions rapides et influentes. Il en résulte un sentiment d’abandon chez les populations de puissances pourtant habituées depuis des siècles à dominer l’histoire et qui se voient soudainement totalement écrasées par le reste du monde. Ce reste du monde, c’est la Chine, la Turquie, la Russie, des pays où l’autorité étatique semble plus solide et la cohérence nationale moins atteinte par les crises auxquelles nous avons à faire face.

Les temps à venir verrons nécessairement un retour des options autoritaires. Nous le voyons également déjà. L’extrême-droite progresse chez certains tandis que d’autres se tournent de plus en plus vers des idéologies religieuses totalitaires. Et ces tendances ne risquent pas de s’inverser à court terme car elles offrent, aussi critiquables soient-elles, des perspectives plus claires que les postures suicidaires d’autruche. Pourtant, nous ne pouvons pas nous en contenter, ni les regarder occuper leur rôle sans proposer d’alternative crédible en face.

La République doit redevenir un régime fort. Pour cela, il faut redéfinir son action. Il faut en finir avec l’idée, purement libérale, selon laquelle les libertés individuelles et les revendications minoritaires sont aussi importantes, voire même plus, que l’intérêt collectif. L’égalité de nos citoyens, l’uniformité de notre territoire et l’assimilation de tous à son modèle politique doivent être réaffirmés d’une manière intransigeante, par une République qui protège, certes, mais qui n’a pas peur de chasser, de poursuivre, de punir. Une République forte et ferme dans une France souveraine construite autour de normes et de valeurs clairement énoncées, et dont le respect est garanti.

Il ne s’agit pas là de définir le fonctionnement d’une telle République. Il n’y aurait d’ailleurs aucune légitimité à le faire avec précision. Il convient simplement de prendre conscience que, dans une situation qui demande une solidité, une clarté et une efficacité politique, nous ne pouvons plus accepter un régime mou, dans un pays où chacun peut se permettre de mener la vie qu’il entend, selon les règles qu’il souhaite, au nom de sa liberté personnelle, individuelle. Le salut sera collectif, il se construira dans l’union et l’égalité, dans une société d’ordre et de justice. Dans une République respectée, glorifiée, crainte parfois, exact inverse du spectacle lamentable que nous observons depuis ces derniers mois sur tous les plans, et dont les contours n’aurait rien à envier dans la puissance incarnée et déployée à n’importe quel système autoritaire concurrent, auquel elle aurait à faire face en son sein, et ailleurs.

 

 

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