Yohan Salès est conseiller municipal d’opposition (France insoumise) à Pierrefitte. Membre de l’équipe d’animation nationale des Jeunes insoumis, il fait partie de cette génération de jeunes élus que Jean-Luc Mélenchon espère voir éclore. Il est depuis quelques jours au cœur d’une polémique à propos de laquelle il a lancé l’alerte : dénonçant le fait que deux des policiers municipaux de la commune arboraient sur leur uniforme des symboles d’extrême-droite, le voici menacé de plainte par la municipalité. Pour Reconstruire, il aborde cette polémique ainsi que sa vision d’une police vertueuse.

Vous êtes actuellement en conflit avec la police municipale de la commune dont vous êtes conseiller municipal ; pouvez-vous nous expliquer comment vous en êtes arrivé là ?

Tout commence jeudi 5 novembre, lors d’un rassemblement devant notre Hôtel de Ville, en réaction à l’impossibilité d’appliquer les mesures sanitaires voulues par Jean-Michel Blanquer. Le rassemblement est alors couvert par Pierre-Olivier Chaput, journaliste pour Radio Parleur. Fait très intéressant, il relate que deux agents de la police municipale de la Ville de Pierrefitte arborent des écussons « Punisher » : personnage de l’univers de Marvel, récupéré par l’extrême droite depuis peu. L’un d’eux arborait cet écusson accompagné de la très républicaine phrase « Dieu jugera nos ennemis, nous organisons la rencontre » ! Ces faits sont évidemment inacceptables, et devraient l’être pour toute personne portant un minimum de fibre républicaine.

Yohan Salès. © Mairie de Pierrefitte

 

Je m’empare donc du sujet, et porte ces faits à la connaissance du préfet de Seine-Saint-Denis ; Madame Abomangoli, vice-présidente de notre conseil départemental, et fais également un communiqué de réaction, dans lequel j’interpelle le maire de ma commune, dans lequel je qualifie ces agissements de « comportements de miliciens fascistes » : quelle autre comparaison faire de militants d’extrême droite armés, se revendiquant d’un punisseur se faisant à la fois juge, juré, et bourreau, agissant en toute impunité et dans la totale indifférence, si ce n’est le soutien du pouvoir politique en place ? J’apprendrais plus tard par les médias que ces deux agents ont décidé de porter plainte contre moi pour diffamation, et que la municipalité étudie cette possibilité. Quelle situation ubuesque ! Je me fais donc traîner en justice pour avoir eu l’outrecuidance de dénoncer des comportements factieux de militants d’extrême droite. Qu’ils sachent que si ces plaintes venaient à aboutir, de mon côté la défense se prépare d’ores et déjà.

Cette affaire apparaît alors que la proposition de loi relative à la sécurité globale est au cœur de l’actualité. Pensez-vous que ce type de situations risque de se multiplier ?

Il est selon moi fort probable que ce genre de situations se multiplient effectivement, notamment là ou le terrain est propice à ce que cela arrive. Il faut prendre en compte le fait que ces agents municipaux agissent dans l’impunité la plus totale : la réaction de la municipalité étant « circulez, il n’y a rien à voir ! ». Nous nous souvenons également des récentes affaires touchant la compagnie de sécurisation et d’intervention du 93 (Seine-Saint-Denis), compagnie au sein de laquelle nombre de comportements violents, factieux et racistes ont été rapportés, ce concernant plusieurs dizaines d’agents.

Je m’inquiète que l’on assiste, dans les quartiers notamment, à des affrontements plus violents.

Si ces comportements sont aujourd’hui d’actualité, très difficiles à identifier mais aussi à sanctionner, que penser de demain où ce genre de comportements pourront prendre place sans que quiconque puisse y apporter des preuves ? Plus personne n’osera porter politiquement ce sujet et dénoncer ce type d’affaire, ce sera perdu d’avance ! Ce n’est pas tant une possible démultiplication de ces comportements qui m’inquiète, mais bien qu’ils puissent s’exprimer de façon bien plus exacerbée, et que l’on assiste, dans les quartiers notamment, à des affrontements bien plus violents, mais aussi des violences bien plus nombreuses que ce que nous connaissons actuellement.

Personnage de l’univers Marvel, Punisher © Marvels Comics

 

La police municipale de Pierrefitte est armée depuis 2019. Est-ce un problème ?

Depuis 2018, effectivement. Ce problème est double : un évident problème idéologique, de relations police-habitants et de formation, mais cela a également été un problème vrai démocratique. À l’époque où la municipalité a souhaité armer nos agents municipaux, une fronde assez massive s’est faite ressentir. Les syndicats, forces politiques de la ville, et des collectifs d’habitants se sont mobilisés. Suite à quoi, la municipalité à choisi d’organiser une « consultation populaire » sur la question. Nous savions très bien ce qui allait se passer. Cette même municipalité, prend un soin particulier depuis quelques années à éloigner les citoyens de l’engagement, à les désintéresser et les dégouter de la vie de leur ville. C’est évidemment plus facile adopter des postures antidémocratiques dans l’indifférence générale par la suite ! S’est alors produit ce qui était prévisible : 63% des votants ont répondu favorablement… Avec moins de 10% de participation. Soit 700 personnes qui décident, pour une ville de 30 000 habitants.

Et aujourd’hui nous nous rendons quotidiennement compte des effets négatifs de cet armement : là ou les relations police-habitants ont toujours été un sujet sensible dans les quartiers populaires, aujourd’hui, la méfiance est absolue et les tensions à leur comble ! Cette proximité que se doit d’avoir une police municipale avec les habitants de la ville qu’elle recouvre, s’en retrouve rompue. L’aspect idéologique joue également beaucoup sur cette mesure : là ou nous étions partisans d’une police préventive et au contact de  la population, la municipalité s’inscrivait dans une politique pleinement répressive.

Également, ces agents ne sont pas formés à cela : porter une arme n’est pas leur rôle ! À l’époque, nous dénoncions cela, tout en prévenant des potentiels risques de dérives… J’ai le malheur de constater que nous étions dans le juste. Ces écussons d’extrême droite arborés par deux policiers municipaux sont d’autant plus problématiques que ces derniers sont armés. Des militants politiques armés dans l’indifférence la plus totale de la municipalité ? On nage en plein délire ! Cette affaire m’inquiète d’autant plus d’ailleurs, que je m’interroge tout particulièrement de la complaisance de notre municipalité PS pour ces deux agents… Pourquoi protège-t-elle des militants d’extrême droite ?

Policier est un métier précaire, mal protégé, et souvent les agents de police, surtout dans la municipale, sont issus des classes populaires. Croyez-vous qu’une politique de revalorisation du métier puisse être utile à l’endiguement de la percée de l’extrême-droite dans ce secteur ?

C’est même selon moi nécessaire, un prérequis : pour la police, mais aussi pour les habitants. Comme vous le décrivez, l’extrême droite possède là un terreau fertile à sa propagation, et elle l’a bien compris ! Des personnes précaires, déconsidérées… La propagation des idées d’extrême droite dans la police se fait bien souvent plus par rejet, en guise de contestation, que par adhésion à ces idées. Dans un sens, c’est ici un engrenage très bien huilé qui s’apparente à un cercle vicieux. Parce que déconsidérés, précaires, ces idées se propagent dans la police. Car elles se propagent, naît un climat d’extrême tension et une fracture avec le reste de la population, ne faisant qu’accroitre la diffusion et l’encrage des idées d’extrême droite chez les policiers. Ajoutez l’emballement sécuritaire auquel nous faisons face ces dernières années, et c’est bingo !

Il est aujourd’hui nécessaire d’apaiser ce climat. Cela passe par une revalorisation de ce métier, par une considération des agents, ainsi que par une meilleure protection: j’entends par là qu’un véritable lien entre la population et les agents de police se tisse, et soit maintenu. On n’arrivera jamais à rien tant que cette fracture est préexistante. Cependant, cette politique de revalorisation du métier doit s’accompagner d’une politique d’extrême fermeté quant aux dérives au sein de la police. Ces dérives, il faut les combattre, et car l’antifascisme est un combat éminemment porté par la République, il est nécessaire d’être intraitable à ce sujet.

La question sécuritaire est au cœur des préoccupations des français, pourtant la gauche semble avoir souvent du mal à s’en saisir. Selon-vous, quelle doit être une politique sécuritaire juste ?

Ce n’est pas tant selon moi que la gauche à du mal à s’en saisir que dû à plusieurs facteurs. Premièrement, ce sujet est depuis plusieurs années verrouillé par le Rassemblement national, ce dernier en faisant son fond de commerce. Également, les questions de sécurité ne sont abordées que par le prisme sécuritaire et répressif. Dans cet emballement a été entrainé toute une frange de la gauche : le Parti socialiste en fait évidemment parti, l’ère Hollande est un parfait exemple de cela. Il est donc difficile de tenir aujourd’hui un discours raisonné et tranchant sur ces questions tant 90% du paysage politique actuel est gangréné par cette folie sécuritaire, de là à reléguer les libertés individuelles au second plan, et à souiller les valeurs républicaines en les brandissant comme argument à ces politiques.

En matière de sécurité, il est nécessaire de revenir à une politique juste, au plus près du terrain et des réalités.

Il est nécessaire de revenir à la raison, à un climat apaisé et un débat raisonné sur la question. Une politique juste en matière de sécurité, est une politique ou le peuple est au cœur des préoccupations, et non ou l’intérêt est de maintenir une peur permanente qui ne servirait que de bas intérêts électoraux. Il est nécessaire de revenir à une politique juste, au plus près du terrain et des réalités. Investir massivement dans la prévention, réhabiliter une police de proximité gardienne de l’application de la loi, qui recrée du lien entre la police et les habitants.

Mais surtout, respecter les policiers. Recruter massivement, former sérieusement, et investir pour faire en sorte que les conditions d’exercice de leur vocation soit réunies. Il n’est pas tolérable par exemple, qu’un policier doive lui-même acheter son matériel sur sa propre paie !

Sacha Mokritzky
Sacha Mokritzky est rédacteur en chef de Reconstruire. Auteur du livre Retraites : impasses et perspectives avec François Cocq aux éditions du Borrego, il est également chroniqueur régulier de l'émission Quartier Constituant.

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